Avenue des Amériques

Photo © Thierry Bellaiche

 

À Mathilde Bellaiche et Margot Hayat, mes grand-mères, tout là-haut, si proches…

 

 

J’ai discuté un bon moment avec cet homme, c’était à Manhattan, Avenue des Amériques, il y a quelques années. Hasard de mes déambulations. En quelques secondes, je l’ai aimé et il m’a aimé. C’est comme ça. Nous nous étions reconnus, avant même de prononcer le moindre mot. Le premier regard, le « flair », l’instinct, et peut-être l’abyssale mélancolie que nous avions en partage, aussi perceptible, aussi « visible » mutuellement que si nous avions été maculés de sang au milieu d’une foule de passants parfaitement normaux, avaient suffi. Et puis les millénaires entassés en nous, silencieux et pleins de cris pourtant, et puis la sortie d’Egypte où les âmes des affranchis, fraternelles par essence, savaient qu’elles se retrouveraient et se reconnaîtraient tout au long des générations futures dans de nouveaux corps, jusqu’à la fin des temps – jusqu’à la délivrance ultime… Et puis le sang qui reconnaît le sang, et puis le seul amour humain qu’il soit permis aux affranchis de vivre, celui qui les relie entre eux, celui qui les soude par-delà la souffrance et la mort, dans un monde qui refuse obstinément qu’ils lui soient reliés. Une infinie douceur s’est infusée immédiatement, d’elle-même, dans nos échanges, comme en vertu d’un fluide miraculeux qui nous aurait été donné, qui d’une étincelle aurait été créé en nous, pour qu’il circule de l’un à l’autre en cet instant, faisant fleurir sur son passage, comme l’eau nourricière la merveilleuse éclosion des fruits de la terre, les gerbes spontanées d’un amour inconnu entre deux étrangers, deux étrangers si proches, qui dans le fond de leur cœur, se connaissaient de toute éternité. Oui, je l’avais connu et il m’avait connu quand enfin, par providence et miséricorde, à la lisière lumineuse de la nuit des temps, nous avions été libérés en un instant du joug de l’ « invincible » Pharaon, lequel s’était pris une bonne raclée par la même occasion (faut dire que ses sorciers, magiciens et autres marabouts avaient été balaises, ils avaient su reproduire les trois premiers miracles exécutés par l’entremise de Moïse et Aaron, ce qui avait eu l’effet pervers de conforter Pharaon dans le sentiment de sa toute-puissance, mais après ça, ces thaumaturges d’opérette n’avaient plus pu suivre la cadence ébouriffante des prodiges suivants, avaient dû reconnaître les limites de leurs « pouvoirs », et s’étaient retrouvés gros-jean comme devant, plaçant du même coup Pharaon et ses « prétentions » dans une belle panade… Faut jamais se frotter, surtout le menton en avant et les pectoraux bombés, à plus fort que soi les gars ! Il vous en cuira toujours terriblement !).

C’était alors, peut-être bien, mon grand-père, mon oncle, mon frangin, mon paternel lui-même, ou pourquoi pas mon fiston, ou un petit nourrisson, ou un bon pote de beuverie, ou un voisin de palier (enfin, de tente dans le désert), ou un collègue de boulot, ou un inconnu dans la foule, qu’importe ? Nous savions qu’à partir de nous, de nous tous, dès lors que nous avions été affranchis, et choisis pour l’être, la communication des âmes, de toutes ces âmes alors présentes (pas une de plus, pas une de moins), se transmettrait, se reconduirait à l’avenir, à travers les générations même les plus martyrisées, quels que seraient les malheurs qui pourraient nous tomber sur le coin de la gueule… Et Dieu sait qu’ils ne manquèrent pas ! Ça doit être l’amour vache du bon Dieu : Il nous aime tellement qu’Il nous le fait savoir à la schlague. Mais c’est une autre histoire…

 

On a causé un peu quand même… Quand, avec mon anglais approximatif, j’ai tenté de lui expliquer qu’il faisait l’homme-sandwich pour vendre des sandwichs, ce qui faisait de lui une sorte d’ « homme redondant » (et j’ai bien galéré pour essayer de lui faire comprendre cette vanne pourrie !), on s’est bien marré aussi. La rigolade pour pas crever trop tristement, trop sérieusement, ça nous connaissait, le fluide était très clair à ce sujet…

 

Cela étant dit, pas le cœur à écrire à vrai dire, je sais même pas pourquoi j’ai commencé… Moi si graphomane d’ordinaire. Je me sens accablé, écœuré, saturé par la violence et l’incompréhension qui règnent désormais dans ce pays, mon pays, dans ce que devient la France, laquelle si les choses continuent sur cette pente, n’aura un jour plus de France que le nom (lequel d’ailleurs sera alors probablement changé). Sarah Halimi, défenestrée par un déchet humain, aurait pu être ma grand-mère. Mireille Knoll, brûlée vive par une sous-merde humaine, aurait pu être ma grand-mère. Elles étaient mes grand-mères, comme le furent, comme le seront toujours mes chères Mathilde et Margot… Qu’aurais-je fait si elles avaient été assassinées dans d’aussi si atroces conditions ? Le serpent de la vengeance me vrille les tripes et demande à sortir…

 

Je préfère penser aux délicieux moments passés avec mon frère inconnu l’homme-sandwich, un jour, et pour toujours, Avenue des Amériques.

 


 

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