Biologie

Photo © Thierry Bellaiche

 

 

« Le principal, c’est d’emmerder les autres sans qu’ils sachent pourquoi »

Luis Buñuel, Entretiens avec Max Aub

 

 

Elles m’apparaissent – c’est un vieux rêve mystérieusement gouverné par le principe de l’éternel retour, faut croire que ça existe, donc – comme si je les voyais à travers mon propre corps. Pas facile à expliquer… Essayons tout de même.

 

Imaginons que l’on puisse « entrer » dans son propre corps, c’est-à-dire investir son propre corps avec ce même corps tel qu’il est. Cela constituerait, en quelque sorte, un double intérieur, une mise en abyme anatomique, la possibilité de se cacher à l’intérieur de soi, non pas au sens abstrait et – hélas – assez classique (hypocrisie, duplicité, dissimulation, feintise, tartuferie, mensonge, et autres joyeusetés de ce genre, ne sont-ils pas divers modes de repli à l’intérieur de soi, visant à laisser l’extérieur montrer un tout autre visage que celui que nous gardons celé à l’intérieur ?), mais d’une façon purement physique : un dédoublement qui nous permettrait d’habiter notre enveloppe charnelle avec cette même enveloppe charnelle dupliquée, dotée de tous les attributs que nous lui connaissons : les mêmes sens, les mêmes affects, la même pensée…

 

Bon, ceci admis (un petit effort d’imagination, merde !), que se passerait-il ?

 

Chacun, amené à vivre cette situation étrange, pourra la concevoir ou la formuler à sa guise, mais moi – du moins, moi dans ce rêve qui revient depuis longtemps, à intervalles imprévisibles bien sûr, mais d’une façon lourdement insistante –, habitant mon propre corps avec un second corps en tout point semblable, et doté de la capacité de « voir à travers lui », ma vision est en quelque sorte filtrée par l’affluence dans mon organisme de ses cellules diverses et variées, de ses globules en tout genre, de son océan de micro-organismes, de paramécies, de mitochondries, d’adipocytes, d’entérocytes, de lymphocytes, j’en passe et de plus compliquées, bref je vois le monde extérieur avec mes yeux habituels mais, contrairement à ma vision habituelle, s’interpose un rideau de cellules diverses, celles qui vivent dans mon corps et que, bien entendu, je ne peux pas voir habituellement. Ces unités de base de ma constitution organique flottent devant mes yeux comme si j’observais les choses à travers une membrane translucide ou un papier calque sur lequel auraient été dessinés des motifs rappelant « l’infiniment petit » du corps humain. Ou, à la rigueur, comme si je pouvais disposer d’une vision de l’intérieur de mon corps comparable à l’image que m’en donnerait un microscope, à cette différence près que je pourrais aussi voir (ou du moins deviner), comme en transparence, le monde extérieur au-delà de cette image. On suit ?

 

Or – subissant le grouillement parasitaire de mes propres cellules devant mes yeux qui ne peuvent pas les éviter ou les effacer –, que vois-je de ce monde extérieur ? Des femmes. Un groupe de femmes. Ou plus exactement, une guirlande de femmes, évoquant l’étirement horizontal de ces personnages en papier découpé qui se tiennent par la main et qu’on appelle parfois « ribambelle en papier ». Je n’en connais aucune, mais toutes sont très belles. Elles sont alignées côte à côte et se tiennent par le bras, formant comme une gracieuse chaîne humaine, avançant sur une route boisée, avec une légèreté souveraine qui n’exclut pas (« innocemment » peut-être) un petit air d’arrogance, dû sans doute à la conscience qu’elles ont de leur grande beauté, dont elles connaissent le pouvoir que cela leur confère. Souvent, alors même que je me trouve encore en situation de rêveur, plongé dans le plus profond sommeil, une petite voix semble se surajouter à la scène – un peu comme la voix off d’un film – pour s’interroger sur la provenance de ces créatures à l’égard desquelles je ne puis établir aucun lien, aucun rapprochement, aucune similitude, avec des femmes que je connais dans la vie « réelle ». Qui sont-elles ? D’où viennent-elles ? Pourquoi elles (ces inconnues) dans ce rêve qui semble vouloir se démultiplier (un peu comme dans le phénomène de la division cellulaire ?) à travers l’égrènement des nuits et des années ? Il va de soi que le rêve lui-même ne m’a jamais fourni le moindre début de réponse…

 

Il m’est arrivé en revanche, en bien des moments (« perdus », comme on dit… c’est-à-dire à retrouver), de m’interroger, à l’état de veille (censé nous permettre un minimum de conscience ou d’analyse de ce que nous vivons, y compris sous forme onirique, dans l’inconscience des nuits) sur la signification éventuelle de cette vision nocturne récurrente, non pas que je me pique de savoir « interpréter les rêves », mais, plus vraisemblablement, parce que le ressouvenir de cette vision me semblait faire naturellement écho à une perception réelle, consciente, présente, constante, que j’ai toujours eue à l’égard des femmes. Autrement dit, ce rêve devenant – en particulier du fait de sa répétition dans le temps – souvenir ou image consciente, pouvait à la rigueur m’apparaître comme une expression à peine voilée d’un certain type de regard « éveillé » sur les femmes, que je pourrais qualifier de regard biologique, ou physiologique, ou simplement physique, ou pour être plus clair encore, animal (dans cette hypothèse, mon rêve serait non pas crypté ou ésotérique comme le sont souvent les rêves, mais serait au contraire comme la traduction littérale d’une perception consciente et concrète de ma nature d’homme – assez primaire il est vrai…). Regardant l’être, ou l’autre, que l’on appelle femme, c’est l’animal en moi qui regarde, un animal que seule sa biologie la plus primaire détermine, et en aucun cas sa « conscience » ou sa « spiritualité ». L’homme est doté de ces choses-là paraît-il, de ces choses « élevées », éthérées, éminentes, censées le distinguer de l’animal (ou des autres animaux), mais l’animal en l’homme, lui, pas tellement… L’animal en l’homme, ô mes bons apôtres, eh bien ce n’est qu’un foutu animal, comme les autres. Et quand je dis sa « biologie », je pourrais aussi bien dire son instinct. Ce qui est bien planqué et bien incrusté dans le cerveau archaïque. L’instinct immémorial, très puissant et très con, du mâle à l’égard de la femelle… « Voglio una donaaaaa ! » AmarcordJe me souviens… L’homme seul perché dans un arbre lui-même isolé au milieu de nulle part, et criant à l’Infini qu’il veut une femme… Et bien entendu, rien ni personne ne lui répond… Federico, une fois encore, tu as tout dit et tout montré. Ecce homo.

 

Le jour où j’ai pris cette photo, j’ai pensé à deux choses. J’étais dans un taclard à Manhattan, passant par le barnum infernal de Times Square. On avançait en mode teuf-teuf, à l’arrêt tous les cinq mètres… Il pleuvait. Je décide de prendre une photo contre la vitre dégoulinante. Pas plus con qu’autre chose, me dis-je, peut-être à tort. Mais l’image me paraissait intéressante par les motifs abstraits qu’elle proposait. Je fais le point dans la profondeur de champ, et non à l’avant-plan. De ce fait, les gouttes sur la vitre grossissent démesurément et se mettent à ressembler à des cellules vues à travers un microscope (magie de l’optique…), et des femmes alignées m’apparaissent plus nettement au fond de l’image, sortant d’un écran de télévision. Mince alors, mon con ! Mais c’est vraiment l’image de ce foutu rêve qui revient me visiter depuis des lustres !… Je n’ai rien voulu, rien prévu, je fais une photo sans réfléchir, sans réelle nécessité, et voilà qu’apparaît « en vrai » cet étrange rêve « biologique », dans lequel je vois des femmes alignées, à travers les cellules de mon propre corps… « Jesus fucking Christ ! », éructai-je, dupliquant l’apostrophe du Dude au bon gros détective Da Fino… Et la seconde chose à laquelle j’ai pensé, fortement corollaire de la première, et comme une pensée réflexe aussi imprévue que cette image elle-même, c’est à un passage des entretiens de Luis Buñuel avec son vieux pote Max Aub, où il lui montre une liste de rêves qu’il a notés, des rêves récurrents qu’il faisait depuis des années, des décennies… « Ce sont tous des rêves que j’ai faits plusieurs fois, qui se répètent, jusqu’à des douzaines de fois. Le moins fréquent, cinq à six fois », déclare-t-il à son ami…

 

Vautré à l’arrière du taxi, dans les emboutes de Times Square sous la pluie, pensant à Federico, à Luis, aux frères Coen, aux femmes inaccessibles, à mes potes, à mes cellules, aux rêves qui reviennent et à ceux qu’on oublie, je me suis senti moins seul. Ouf…

 


 

Luis Buñuel, Entretiens avec Max Aub, Préface de Jean-Claude Carrière, Editions Belfond, 1991. Un ouvrage exceptionnel pour la connaissance de Luis Buñuel, génie du cinéma et du surréalisme, qui s’était toujours très peu exprimé sur son travail et sur lui-même, ces entretiens avec Max Aub représentant donc une magnifique exception… 

 

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2 Comments

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    Marie-Cécile 25 mai 2018 (11 h 14 min)

    Encore un excellent texte fort drôle ! Je repense alors au film  »L’aventure intérieure » ! Merci pour ce moment d’introspection.
    La bise avec des vrais morceaux de soleil dedans.

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      thierrybellaiche 25 mai 2018 (14 h 40 min)

      Merci chère Marie-Cécile d’avoir fait ce voyage biologico-onirique, avec de vrais morceaux de fantasmes dedans ! :-))