Expérience

Johann Heinrich Füssli, Le Cauchemar, 1781, Detroit Institute of Arts

 

 

Pour Yser (et après tout, pour toutes les salopes ô combien nécessaires)

 

 

« Se lever en thaumaturge résolu à peupler sa journée de miracles, et puis retomber sur son lit pour remâcher jusqu’au soir des ennuis d’amour et d’argent… »

E. M. Cioran, Syllogismes de l’amertume (« Le Cirque de la solitude »)

 

 

Ça me taraudait je vous dis… « La littérature est morte alors autant s’amuser avec son cadavre »… Expérience ! Vite ! Tout de suite ! La douceâtre leçon d’anatomie du docteur Tulp s’évaporait, laissant place au puissant Cauchemar de Füssli… Ça se corsait… Pourquoi cette phrase, maintenant – pour toujours ? –, qui m’était entrée dans le crâne comme une sodomie à sec d’Idée lugubre (une fois, dans la nuit de mon propre temps, et c’est foutrement vrai, j’ai rêvé que j’avais un vagin à l’endroit de la nuque, des bonnes grosses lèvres bien charnues et palpitantes, et humides surtout, et qu’une bite s’en servait pour me pénétrer le cerveau, y’avait de la semence partout à la fin et je me suis réveillé, mais passons, passons, ne faisons pas trop de poésie, c’est pas terrible pour le moral, surtout quand on a de foutues factures à payer et qu’il vaut mieux être dans le concret des choses), ou comme la mèche d’une perceuse perverse, cette phrase qui tournoyait inlassablement dans ce qui me restait de cerveau, qui me harcelait, me térébrait à n’en plus pouvoir fermer l’œil, merde, j’avais pas besoin de ça ! C’est la crise mec, j’ai une infinité de problèmes, je m’en sors pas, mon seul et unique allié c’est ce bon vieux Tétragramme – le Dieu des Juifs, comme j’aime à l’appeler affectueusement ! Mais Lui, m’aime-t-il tant que ça ? That is the question… – qui peut tout mais ne fout pas grand-chose en ce moment – du moins pour moi

 

Je me mis à penser avec une intensité terrible à mes frères intérieurs, à Marcel, à Guillaume, à Gérard, à cet atrabilaire magnifique de Cioran, à tous ceux dont les mots m’ont pénétré et fait ma joie profonde un jour ou une nuit et après ça pour toujours, à Lautréamont surtout, à ses Chants prodigieux qui peuvent être aussi une raison de vivre, c’est-à-dire de ne pas trop s’effrayer de l’idée de la mort, peut-être aussi parce que j’ai toujours trouvé assez enviable de crever à vingt-quatre ans après avoir écrit Les Chants de Maldoror… Pourquoi vivre plus longtemps après ça ?

 

La nuit des mots me hantait, peuplée cette fois-là de ceux-ci :

 

Il y a les paniers du ciel qui me versent leurs larmes dans l’échoppe de mes viscères. Puis il y a les géants singes qui miment les grimaces des anges. Et puis tout l’attirail des pensées que les nonnes de Buñuel n’auraient pas refusées, rouges des hontes que les vieux pervers s’échinent à porter. Enfin les dés du tremblement à qui perd gagne…Le tapis vert ensanglanté regagnera les stations d’essence désertées par tous les maudits du monde, quel rendez-vous ! Que glissent au fond des gorges les spermes bleuis par les solitudes heureuses, je dis bien heureuses, que l’on me croie ou non. La raison vaincue ne vaut pas la descente des fourmis dans l’enfer des entrailles abandonnées d’un bébé. Les vomissures sentent bon lorsqu’enfin les flics entrent dans la gare. Il n’est jusqu’à cette demoiselle si convoitée qui ne jura ses grands dieux que l’homme ne la connaissait pas. Enfin les tablettes amollirent le marbre des végétaux du parc de Champs-sur-Marne. Il s’agissait alors d’un souvenir propre à rétablir l’ordre dans le pays des morts. Le souverain passait là par hasard, et mal lui en prit, car les impôts vinrent vérifier la science de ses artères. Michel Leiris commanda une bière à la tomate, et c’en fut fait de la paix. La consolation vint petitement de l’idée que la paix n’avait jamais existé, particulièrement dans les bocaux où s’ébattaient les grenouilles et mon amour. Du reste, Apollinaire n’était pas en reste, qui jouait avec ses neuf trous, et pour sa consolation à lui seul, tous lui donnaient raison, mais c’était peu, hélas trop peu pour un colosse qui se levait à six heures du matin pour broyer des boîtes d’anchois. Bach voulut les ramener à la raison, mais il fut éliminé. Sur le mur gauche figurait le visage d’un pied chaussant du 43, mais l’échec des chats qui passaient là ne fit que filer un peu plus les bas de cette salope. Le monde nous appartenait mais il était cher. Que faire ? Lire. Lire et dormir. Le programme du candidat aux cerises dans la tombe ne réussit pas à convaincre l’auteur des mots croisés, dont les définitions plongeaient au fond des choses. Trop vague, mon vieux, lui répondit-on. L’âge des fauves fut renvoyé pour décision aux forts des halles. Evénement d’importance, puisque les truites rôdaient et s’étaient établies en syndicat. Le rire gagna leurs comparses, mais les compas s’agitèrent pour dire leur manque de mémoire. Lui n’aurait pas donné un sou pour contredire l’huile qui baignait au cœur du matelas. Le pape mourut. Mais les granges s‘agrandirent, et les prix connurent la remontée des files. Pourquoi pas ? L’esturgeon prit place et le silence des cartes donna le numéro qu’exigeaient les trous de mémoire. Il fallait une idée, mais Jean pensa que c’était la fin de son ventre. Alors il fut remplacé par l’iguane qui ne savait pas nager. La barrière flancha du côté des âmes. Problème ! Il ne fallait surtout pas déposer les cartons de livres dans la moelle des os de tous les malchanceux. Malheur ! Les images défilaient tandis que le bonheur enfin s’enrayait de son ivresse. Mais il fallait continuer. Rien n’aurait pu arrêter la course des bavards. La forêt des tiges jaunissait. C’était un début de réponse, mais la sensualité rabougrie rétrécit d’autant. Il fut question des huit pour cent d’Armelle, que personne ne connaissait, mais les lettres vinrent à lui manquer, ce qui la révéla ! Les amis s’assombrirent, mais ce n’était rien en comparaison des clés qui n’ouvrirent rien. La piste ouvrit l’appétit des va-nu-pieds, alors que les orgasmes se rendirent en délégation à l’invitation de maman. Une voie s’ouvrait donc. Les légataires prirent le parti d’appeler aux arcades les citrons qui les balayaient. Le hasard n’avait pas encore fait son œuvre, les châsses aidant à l’évacuation des blessés. L’acrobate mit un peu d’amour dans les moissons. Les vrilles chastes n’eurent rien à y redire, les églantiers confirmèrent, comme il fut consigné en page quatorze. La belle alors régla son compte à l’hôtel de la gare, où elle venait de faire son beurre. Les octrois y mirent davantage d’ardeur, et les Juifs périrent. Il ne fallait pas revenir en arrière, et c’est pourtant l’irritation des points qui arrêta l’arrêté. Il lui luit une lueur d’immaturité dans le slip. Cela manquait de concret et il se mit en devoir de trouver la matière nouvelle. Le cerveau lui gonflait l’amble, comme les girafes qui jouaient aux dames. L’amoncellement des pécores le ravissait, lui qui de la ville n’avait connu que les champs du possible, bien trop logiques, d’ailleurs, à son goût. Il fallait pourtant s’arrêter dans le rétroviseur des fois. Encore manqué ! Il donnait raison aux logiciels des drames, mais la partie manquait de sel, bien qu’abondassent les frises rampantes. Les choses avaient le prix qui les trahissait. Le pitre aboyait en phalanges à condition que les laitues ne lui manquassent pas. Les tréfonds comme il ne disait pas faisaient rire l’auteur qui se prétendait tel. Les phrases s’écourtaient, la bonne cause suffisant à la caducité des franges du désespoir. Le génie infus accepta l’aumône des accueils solennels, mais c’était trop tard. La dernière cigarette faillit s’éteindre, l’inspiration expira. Les Juifs ressuscitèrent. La fin annonça la fin. Ils n’étaient plus rien et pourtant ils étaient. La logique ne sauvera jamais rien, seul le plaisir nous damnera, avec notre consentement que ne renieraient pas les gnomes qui nous guettent. Les sandales ivrognes marchent le long de mes nerfs. La beauté tue.

 

L’ignominie des masques engrangea bénéfices…

 


 

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2 Comments

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    Marie-Cécile 2 septembre 2018 (20 h 40 min)

    Je ne sais toujours pas ce que tu fumes mais c’est de la bonne !!!!!!!!!!!!! Encore merci pour ce moment hilarant.

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      thierrybellaiche 3 septembre 2018 (0 h 17 min)

      Je ne fume plus (et vraiment plus rien du tout) depuis cinq ans, mais je suis heureux que ce texte t’évoque cette fameuse quoique fort incertaine aide à « l’inspiration », ma chère Marie-Cécile !