Jojo

Photo © Thierry Bellaiche

 

« Mort à jamais ? Qui peut le dire ? »

Marcel Proust, La prisonnière

 

 

Plus de nouvelles de Jojo depuis un moment… Je l’aimais bien moi, Georges, coiffeur de son état. Un fondu de rock, de pop, de country, il entreposait tous ses vinyles, VHS et autres reliques de concerts en tous genres, dans son salon de coiffure, ce qui tenait d’une sorte de génie : non seulement il n’avait plus besoin d’encombrer son appartement avec cette masse lourde, volumineuse et adorant la poussière, mais grâce à ce système de stockage apparent, il inventait son décor sur son propre lieu de travail, à son image, unique et irremplaçable, et avait ainsi en permanence sa passion sous les yeux (et ceux de ses fidèles clients qui trouvaient à son décor un cachet irrésistible) pour mieux supporter la trime quotidienne à farfouiller sur le crâne du populo, armé de sa petite panoplie de cisaille (son travail était excellent, pointilleux, tatillon, maniaque – comme il convient toujours de l’être lorsqu’on aspire à un minimum de qualité, quelle que soit la tâche qu’on s’est assignée –, et ses coupes d’un prix très raisonnable, comparé à l’escroquerie manifeste des salons courants aux allures de clinique hype et à la prétention parfaitement reflétée dans le jabot fort gonflé de leurs prix). Il se passait aussi sa musique assez fort du matin au soir et ne demandait pas sur ce point leur avis aux clients, se foutait même complètement de leurs goûts ou de leur éventuel martyre auditif, ce qui était à mes yeux la preuve qu’il incarnait l’homme civilisé parfaitement achevé, comme on n’en fait plus, l’homme libre dans toute sa splendeur, le souverain sans contredit du royaume qu’il s’était taillé tout seul dans ce monde d’esclaves consentants, enfin un homme debout, bien loin des homoncules « collaboratifs » d’aujourd’hui, qui n’osent plus bouger le petit doigt sans avoir préalablement procédé à une consultation démocratique sur le point de savoir s’ils en ont le « droit ».

 

L’un des plus beaux salons que j’aie connus, donc, mais je n’ai jamais été amené à en fréquenter beaucoup. J’ai toujours été fidèle à mes coiffeurs, l’une des seules fidélités que j’ai pu consentir dans une existence assez invertébrée au regard de ce noble et roide concept. Toujours ça de pris… Quand je n’étais qu’un marmot et même plus tard, adolescent hanté par son apparence physique, j’allais avec mon père dans un petit salon du côté des Folies Bergère, marrant d’ailleurs, le merlan s’appelait ou plutôt était déjà surnommé Jojo, le type le plus mal coiffé que j’aie jamais vu (syndrome du cordonnier ?), le cheveux dressé, dru et belliqueux, le visage rubicond encadré de rouflaquettes hispides à pouvoir planquer des armées entières d’acariens ou de trombidions, et une pipelette de compétition, intarissable avec ses histoires du bled, du bon vieux temps d’avant l’Indépendance, quand ces foutus métèques n’avaient pas encore pris la grosse tête et qu’ils n’avaient pas encore les tripes empoisonnées par l’infernale consomption de la Vengeance… Il leur en voulait à mort de l’avoir expédié, avec des millions d’autres, hors de « chez lui », l’obligeant à tout abandonner sur place, « une main devant, une main derrière », pour atterrir dans ce quartier de Paris certes fort sympathique, d’ailleurs sorte de belle reconstitution en carton-pâte du « pays », avec ses épiceries et ses bazars « comme là-bas », mais qui était loin de valoir l’original… Moi qui ne connaissais que Paris, mon cher village qui me convenait très bien, je ne comprenais pas trop ce qu’il voulait dire mais je compatissais vaguement à sa douloureuse quoique verbeuse nostalgie… Ce n’était pas mon histoire.

 

Mon Jojo à moi, il était à deux rues de chez moi, j’y allais chaque fois que la broussaille capillaire commençait à menacer ma physionomie générale de me faire ressembler à un homme des cavernes, phénomène aggravant dont pouvait fort bien se passer une bobine déjà en elle-même peu propice à inspirer le moindre sentiment séraphique ou la plus vague impression que je pouvais appartenir à la race glorieuse des Chérubins. Puis un jour, il a disparu. Plus de Georges. Il était malade faut dire, il m’en parlait un peu (il s’était choppé sur la fin une voix à la Vito Corleone et peinait à aligner les mots) chaque fois que j’allais chez lui pour me faire ratiboiser le caillou et par la même occasion, supplicier mes tympans à coups de décibels de Bruce Springsteen ou de Jerry Lee Lewis. Son salon est resté « en l’état » pendant quelque temps, mais il n’était plus là. Je suis repassé plusieurs fois, à me recueillir devant cet antre clos, silencieux et obscur, mais son bon démiurge n’est plus revenu. Je n’ai plus eu de nouvelles, ce qui était une façon d’en avoir. Puis son temple du ciseau et du rock est devenu un restau Thaï. Que sont devenus ses vinyles ? Et ses souvenirs ? Et tout ce passé fragmenté en des milliers d’objets patiemment accumulés pour tenter de survivre à l’ignominie de l’oubli ? Une existence c’est bien peu de chose, ô mes bons apôtres, à peine un souffle, quelques coups de rasoir dans la chair du Temps, histoire de dire qu’on a « combattu », et à la fin, même défaite pour tout le monde. Pas de jaloux…

 

Maintenant, question coupe-douilles, je vais chez les Sri-lankais de Belleville, pas mal eux aussi dans leur genre, à l’opposé de la race babillarde qui sévit si couramment dans ces lieux qui ont dû être inventés moins pour le bonheur capillaire du client que pour celui, entièrement verbal, de ces indécrottables logorrhéiques qui accessoirement, exercent la profession de coiffeur. Eux, les Sri-lankais, ils sont taiseux comme pas deux. Je ne les remercierai jamais assez pour ça. Leur salon est une sorte de paradis de silence et de méditation, agréablement bercé d’une obsédante musique de chez eux, qu’ils ont la bonté de laisser filer à un volume assez bas. Faut dire aussi qu’ils ne parlent pas une broque de français. Ça doit aider à se taire avec des clients qui ne comprennent que cette langue. Le seul mot qu’ils comprennent, quand j’y vais et qu’ils me demandent (par gestes) quelle coupe je souhaite, c’est le mot « court ». J’ai essayé d’autres mots, rien à faire. Ils sont restés bloqués sur « court ». Alors même quand je veux du « mi-long », du « dégradé », du « volume au-dessus et plat sur les côtés », pas moyen. Philosophe comme je peux, maintenant, même quand je veux autre chose, je dis toujours « court », pour être sûr d’être compris. La vie n’est qu’une éphémère affaire de concessions, je me dis…

 

C’est curieux, depuis que je vais chez eux, j’ai l’impression de « tromper » mon Jojo. De trahir sa mémoire. C’est très con… J’aimais beaucoup sa voix de Vito Corleone à la fin.

 


 

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2 Comments

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    Marie-Cécile 9 mai 2018 (18 h 08 min)

    voilà encore un merveilleux portrait. touchant attendrissant. même mal coiffé on l’aime ton jojo à la voix rauque’n roll.
    merci pour cette rencontre…

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      thierrybellaiche 10 mai 2018 (1 h 24 min)

      Content que Jojo ait résonné et raisonné à tes oreilles chère Marie-Cécile…