L’homme et la montre

(Photo © Thierry Bellaiche)

 

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« Tout le monde a une Rolex. Si à cinquante ans on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie ».

Jacques Séguéla, 2009.

 

Non, cet homme (celui de la photo) n’a pas nécessairement raté sa vie. Du moins n’y a-t-il aucun moyen de le savoir facilement, au premier abord, pour lui comme pour tout autre de toute autre apparence (même celui de la citation). Rien de plus difficile, de plus hasardeux, de plus risqué, que d’évaluer ce qu’est une vie « réussie » ou une vie « ratée ».

 

Quoi qu’il en soit, mon propos n’est pas ici de livrer une énième exégèse « contestataire » de la fameuse phrase de Séguéla, un type que je trouve du reste plutôt très finaud, plus intelligent que la bien-pensante caricature qu’on a fait de lui, et dont la « réussite », Rolex à l’appui, ne me dérange pas, pas plus d’ailleurs que ne me dérange aucune « réussite à Rolex ». Pour tout dire, j’ai même trouvé sa phrase assez drôle quand il l’a prononcée avec le plus grand naturel, parce qu’elle m’est apparue complètement iconoclaste, improbable à souhait, et que rien ne m’amuse tant que ce registre de l’absurde, volontaire ou non…

 

Mais cette image, que j’avais faite un jour, avant 2009, parce que le cadre (la « rencontre » en tension des motifs qu’il contenait) m’en semblait intéressant, est d’un seul coup entrée en résonance avec cette phrase qui, dès que son auteur l’a proférée, est entrée en fanfare dans notre imaginaire social collectif (ce qui est tout de même, reconnaissons-le, assez fort…).

 

Un homme seul nous fixe. Il peut avoir la cinquantaine. Il tourne le dos, l’air préoccupé (quoique le regard d’une grande douceur), à l’imposant monolithe haussmannien estampillé de la fameuse marque helvéto-horlogère. On pourrait presque croire à une gigantesque toile de théâtre en carton-pâte, mais on le dirait plutôt, cet homme, comme menacé, écrasé par la muraille finement ouvragée d’une forteresse imprenable, un peu comme Joseph K. devant la porte de la Loi, fermée à jamais. Probablement ne sait-il même pas, à ce moment précis, qu’il lui tourne le dos ou n’a-t-il pas même remarqué sa présence dans le paysage environnant. Il est assis à l’air libre, sur la première marche de l’escalier qui mène aux grouillantes profondeurs du métro, station Opéra. Une double rampe chromée barre une partie l’image (sans toutefois toucher au solaire libellé de la marque qui brille en haut à gauche !), comme une implacable rature d’acier qui, à son extrémité, va plomber la frêle tache rouge formée par le tee-shirt.

 

Isolé en bas à droite du cadre, prenant peu de place dans l’image, légèrement penché en avant, ses avant-bras sont coupés par la bordure inférieure du cadre. On ne peut donc pas savoir s’il porte une montre, de cette marque ou d’une autre. Encore moins de quoi est tissée sa vie, ce qu’elle a été, ce qu’elle sera. Et moins encore quel est, dans cet instantané arbitraire, son rapport au temps, critère cardinal à mon sens pour situer la « mentalité » d’un individu, propriétaire d’une Rolex ou non. Toutefois, je me plais à imaginer que le sagace proverbe africain à l’intention des Européens : « Vous avez les montres, nous avons le temps », pourrait être une belle apostrophe de cet homme seul en direction du « peuple de la façade », derrière lui. Le luxe n’est pas seulement dans la belle pierre haussmannienne ou dans les fins et chers mécanismes d’horlogerie…

 

Contrairement à celui de l’auteur de la citation, je n’ai jamais connu le nom de cet homme. Je le regrette. Peut-être aurais-je dû m’abstenir de le photographier sans rien lui demander ni même aller lui parler après. Cependant, il me voit. Il me voit le voir. Plus exactement, il me voit le voir à travers un objectif, sorte d’équivalent numérique du 50 mm. Cette focale oblige celui qui prend la photo à être proche de son sujet, à entrer dans son espace vital ou dans le champ de ses perceptions, s’il veut avoir la moindre chance d’en saisir un peu de vérité. Il ne m’a rien dit et je ne lui ai rien dit. Je ne peux qu’espérer que son silence avait valeur de consentement.

 


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3 Comments

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    anna 14 mai 2016 (20 h 19 min)

    Bonjour, c’est touchant votre hitoire, les Rolex et les sans-Rolex ne peuvent pas marcher ensemble, l’homme s’en fout de l’homme, mais Dieu s’occupe de l’opprimé, Dieu est grand

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    anna 14 mai 2016 (21 h 43 min)

    Le regard du monsieur exprime une grande souffrance, il appelle au secours en plein jour, Dieu dit qu’aux derniers jours, beaucoup seront surpris, Dieu dit dans sa parole « j’avais faim et tu ne m’avais pas donné à manger, j’avais soif et tu ne m’avais pas donné a boire, je t’ai appelé le jour de la détresse et tu ne m’as pas répondu, et il dit moi aussi je ne te connais pas, que Dieu nous pardonne !

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    anna 14 mai 2016 (23 h 58 min)

    Le regard du monsieur exprime une grande détresse, il appelle au secours en plein jour, Dieu dit aux derniers jours beaucoup seront surpris, Matthieu chapitre 25 verset 42 à 46, j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné a manger, j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné a boire, et j’étais étranger et vous ne m’avez pas recueilli, j’étais nu et vous ne m’avez pas vêtu, j’étais malade et en prison et vous ne m’avez pas visité, il répondra aussi seigneur quand t’avons-nous vu ayant faim ou ayant soif ou étranger ou nu ou malade ou en prison et ne t’avons-nous pas assisté et il leur répondra je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous n’avez pas fait ces choses à l’un de ces petits, c’est à moi que vous ne les avez pas faites et ceux-ci iront au châtiment éternel, mais les justes à la vie éternelle, l’homme doit prendre au sérieux le péché, que Dieu nous pardonne