Soleil noir

Le rêve de Jacob (1639), José de Ribera (1591-1652), Museo Nacional del Prado

 

À Didier Betmalle, compagnon invisible, ami cher et inconnu, si présent par ses mots

 

 

« Je suis le ténébreux, — le veuf, — l’inconsolé,

Le prince d’Aquitaine à la tour abolie :

Ma seule étoile est morte, — et mon luth constellé

Porte le Soleil noir de la Mélancolie. »

Gérard de Nerval, El Desdichado (1er quatrain)

 

 

« Un peu tard, tu ne crois pas ? Faudrait – il aurait fallu ! – tout noter, tout, tout, tout le temps, quand on a une mémoire de merde et qu’on le sait, on le sait, on le sait bien, on se connaît à la longue, merde !, et pourtant on ne le fait pas, paresse, aboulie, procrastination, faiblesse coupable de la volonté, mollesse odieuse du caractère, crime contre soi-même, on ne le fait pas et c’est un crime, un crime perpétré de soi à soi, de soi contre soi, on ne saurait faire plus consanguin n’est-ce pas ?, un crime silencieux, invisible, lent, poison pernicieux qui tue sans rien dire, tout sourire, sans prévenir, sans même faire mal, sans le moindre danger apparent ou détectable par les sens même en alerte, un crime qui tutoie et ne rudoie pas, dans ton sang finit par circuler l’oxygène indolore de la mort spirituelle, le sentiment foireux et bien doux cependant d’une vie heureuse qui ne l’est pas (et ne peut pas l’être dans ces désastreuses conditions), non les idées ne s’évaporent pas, les mots oui, foutrement oui, mille fois oui, ou plus exactement les formes imprévisibles livrées par les combinaisons de mots, phrases bien sûr – une phrase bien sentie, bien en place, bien née en quelque sorte, musicale y compris lorsqu’elle est discordante, est toujours unique et irremplaçable, donc perdue si elle n’est pas fixée, car l’oubli qui rôde est vorace – mais pas seulement, il y a aussi les éclats de voix intérieure, les éclats intérieurs de voies, les formules qui irradient d’un seul coup dans le cerveau, comme nées ex nihilo d’un très lointain, et très dolent, et très nervalien Soleil noir au fin fond de soi (car sans doute l’ « inspiration », si cela existe, est-elle toujours un peu – ou puissamment – reliée à l’insondable mélancolie du « Desdichado »), et il faudrait d’ailleurs entendre ici « formule » au sens le plus éminemment alchimique, les fragments – parfois de véritables « morceaux de bravoure » – entièrement constitués qui jaillissent à la source même d’une inspiration bien entendue, c’est ça écrire, écrire n’est pas – ou du moins n’en est-ce pas la seule manifestation – s’asseoir à une table et aligner des mots, écrire commence avant cela, écrire commence par le risque de l’oubli de ce qui est écrit en nous dans la plus complète immatérialité, ou plutôt de ce qui s’écrit en nous, car ce risque engendrant la peur d’oublier ce qui s’écrit en nous sans « trace matérielle » (dans l’ « oralité intérieure » pourrait-on dire), on écrit, on grave ce qui s’écrit en nous pour ne pas l’oublier, du moins quand on est normalement constitué, car un dégénéré comme moi ayant oublié ce principe élémentaire (ou le négligeant), eh bien je n’écris plus, je ne prends plus la peine de fixer sur un support matériel durable (ce qu’on appelle au sens propre ou du moins, technique : écrire) les brandons de l’inspiration, alors même que beaucoup de choses continuent de s’écrire en moi dans la plus vive incandescence, ou dans le continuum cérébral d’une vocation surnaturelle pour le maniement des mots comme en d’autres théâtres on parle du maniement des armes, enfin ce qu’on pourrait appeler pompeusement, si tu veux, la « vie de l’esprit », tu me suis tête de nœud ? »

 

Je serais bien curieux de savoir si d’autres que moi font des rêves « logorrhéiques ». Plus de sons que d’images et en l’espèce, plus de mots que de sons, quoique c’est à se demander, au réveil (ou ce qui en fait office : mélasse de la conscience de veille quand celle-ci reprend à peine du service), si ces mots n’ont pas été qu’une sorte de vacarme épouvantable arbitrairement « transformé » en mots, comme si des coups de mailloche sur une enclume ou la douce pénétration d’un piston de marteau-piqueur dans une dalle de béton pouvaient, par le prodige illusionniste du songe, se faire d’un seul coup soulèvement aérien d’une nuée de piafs au sortir d’un frémissant buisson, avec le délicieux effleurement de toutes ces petites ailes dans l’air parfumé de l’azur, sauf que ces piafs, ce seraient des mots prenant leur envol vers les cieux exigeants et ombrageux de la Poésie… Toc, toc, toc, y’a d’autres songe-creux de cette eau-là dans le coin ? Doit y en avoir, pas possible autrement… On se croit toujours seul dans ses rêveries, dans ses souffrances (ou plutôt dans les raisons de ces souffrances), dans ses manies, dans ses habitudes surtout les mauvaises, dans ses pensées surtout lorsque (à nos propres yeux parfois) elles prennent un tour quelque peu excentrique, bizarroïde ou inavouable, et puis on se rend compte qu’il y en a d’autres comme ça, comme nous, des alter ego qui tombent du ciel, on déniche toujours un frangin d’infortune au détour d’une conversation avec un inconnu rencontré par hasard ou en lisant les écrits d’un individu qu’on ne connaît pas et qu’on ne connaîtra jamais, n’était cette connaissance profonde, la plus essentielle finalement, qu’on a désormais de lui, ayant reçu par affinités électives, ou par capillarité fraternelle, l’offrande de son travail, de sa moisson de mots, c’est-à-dire de ce qu’il avait de meilleur en lui, extrait de la longue culture de son jardin… Alors y’en a d’autres sûrement, je me dis, qui font des « rêves de mots », des rêves bavards en quelque sorte, un peu comme une émission radiophonique qu’il serait impossible d’interrompre car l’interrupteur du poste serait devenu hors service (ou le cauchemar d’un type qui « cause dans le poste » et que l’on serait condamné, sans pouvoir bouger, à écouter pour l’éternité), des rêves donc au gré desquels s’écoule et s’écoute dans la profondeur passive du sommeil une logorrhée plus ou moins compréhensible, plus ou moins « construite », plus ou moins digne d’intérêt, et si par extraordinaire il s’en trouvait de cet acabit ayant dérivé jusqu’ici pour lire ce texte au moins jusqu’à ce point précis, je me permettrais tout d’abord de m’en étonner avec une joie que je ne dissimulerais pas, ensuite de les féliciter pour leur courage et leur patience dans un monde où il devient assez rare de consentir la lecture d’une phrase – si possible « utilitaire » – de plus de quatre mots (exemple classique : passe-moi le sel), enfin de les saluer amicalement tout en les invitant d’un geste qu’ils ne peuvent pas me voir exécuter à bien vouloir poursuivre leur effort dans le paragraphe suivant dont je les assure à toutes fins utiles qu’il sera le dernier de cette dispensable supplique…

 

Or donc, la longue « tirade » placée en tête de ce texte et entre guillemets, provient bien d’un rêve étrangement générateur de mots, mais je dois confesser – sans doute d’ailleurs l’aura-t-on compris intuitivement – que cette assertion n’est qu’une demi-vérité, façon bien arrangeante de dire qu’elle comporte une part de mensonge (l’autre moitié, donc), ou tout au moins une forme de reconstitution idéalisée de la réalité. Car si j’ai bien « entendu » des mots dans mon sommeil, à l’intérieur de cette mystérieuse émission inconsciente qu’on appelle un rêve, et plus précisément une sorte d’ « avalanche de mots » que n’accompagnaient pas – contrairement à ce qui se produit dans le rêve « classique » – des images bien précises ou bien déterminées (plutôt une succession d’ « écrans de couleurs unies » : bleu, jaune, orange, noir…), il m’est apparu en essayant de les retranscrire au réveil que je trahissais leur nature brute et décousue par une écriture consciente qui en quelque sorte les complétait, les polissait, les recomposait, les raboutait, en faisait des phrases qui elles, n’avait pas été énoncées telles quelles dans mon rêve. Or ce réflexe d’altération (mais dans un souci d’ « amélioration » au résultat toutefois incertain) de la matière brute de mon rêve (matière essentiellement verbale mais relativement incohérente et non nécessairement « syntaxique ») n’est-il pas précisément le propre de l’écriture même ? Ne s’agit-il pas, pour celui qui prétend « écrire », de faire mieux que la « première salve » des mots qui lui viennent arbitrairement avant le vrai travail, ne s’agit-il pas de donner en cultivant sa conscience des fruits plus épanouis et plus mûrs que les aigrelets petits brimborions qui sortent si souvent du cerveau dans un premier temps, par convention et par paresse – ce qu’on appelle, d’un terme plus franc du collier : des clichés ? Je ne sais pas trop finalement… (si je peux me permettre de répondre aussi évasivement à ma propre question). Peut-être l’ « inspiration » existe-t-elle, aussi fiable qu’inexplicable, et peut-être advient-il parfois dans notre conscience, mais « sans réfléchir », sans travailler ou retravailler – ce « nous » visant prioritairement ceux qui ont quelque prétention à l’écriture –, des textes « tout faits » mais bien faits, des grâces de style tombées du ciel… ou d’un cerveau chanceux. Toujours est-il qu’au terme de cette expérience « onirico-littéraire », toujours aussi novice, toujours aussi incertain quant à ma vocation (et plus encore quant à ma volonté réelle de la réaliser au cœur de la chute vertigineuse de notre civilisation multimillénaire, désormais aussi remplie de mots que vide de littérature), j’éprouve une irrésistible envie de m’endormir à la fraîche, comme Jacob rêvant d’une échelle entre ciel et terre, sur les infinis degrés de laquelle je verrais monter et descendre des anges transformés en mots radieux, sous le Soleil noir de la Mélancolie

 


 

Autres Impromptus...

2 Comments

  • comment-avatar
    Marie-Cécile 12 mai 2018 (17 h 03 min)

    outch… je n’aime pas les claques mais celle-ci foudroie ! et fout droit aussi… il est, bien sûr, des alter ego dans l’écriture, des alter échos… merci pour tes mots. encore une fois, merci.
    (en fait j’ai tant à dire que je vais digérer une ou deux vies encore pour mieux te répondre).
    t’embrasse !

    • comment-avatar
      thierrybellaiche 13 mai 2018 (11 h 39 min)

      Chère Marie-Cécile, que répondre à ton commentaire, sinon que je ne mets jamais de claques à personne (et aux dames en particulier…), mais que si ce « Soleil noir » t’en a administré une, j’espère qu’elle ressemblait plutôt à une caresse… littéraire ! :-) Très heureux de ta lecture et de ton commentaire, merci alter ego… 😉