Jipé (face et profil)

Photos © Thierry Bellaiche

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« Mon père avait pour mon genre d’intelligence un mépris suffisamment corrigé par la tendresse pour qu’au total, son sentiment sur tout ce que je faisais fût une indulgence aveugle »

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs

 

« Car la question ne se pose plus entre un certain plaisir – devenu par l’usage, et peut-être par la médiocrité de l’objet, presque nul – et d’autres plaisirs, ceux-là tentants, ravissants, mais entre ces plaisirs-là et quelque chose de bien plus forts qu’eux, la pitié pour la douleur. »

Marcel Proust, Albertine disparue

 

 

Fallait le voir essayer de nous courir après, zigzaguant comme il pouvait dans la foule des visiteurs en surchauffe, en s’efforçant de ne pas perdre notre trace… Et nous, j’ai nommé Eric l’aîné sage, le normal, et moi, Poulidor de naissance, l’emmerdeur de service, le fauteur de troubles, le « spécial » (sobriquet diversement interprétable qui m’est échu par décret paternel pendant bien longtemps), le trublion sui generis, le factieux en roue libre, l’agitateur attitré, qui passions comme des farfadets insaisissables d’un stand à l’autre, histoire d’essayer tous les jeux, la pêche miraculeuse, l’arbre à surprises, le jeu de massacre (ça j’adorais ! Sorte de défouloir pour sauvageons – autant dire : tout le monde – à l’appellation crûment évocatrice – on en conviendra – parfois euphémisée en « chamboule-tout » par et pour les âmes sensibles), le lapinodrome (avec des pauvres lapins squelettiques et grisouilles qui couraient sur une petite piste sablonneuse et devaient sortir par des trous numérotés, chaque petit joueur sadique ayant préalablement parié sur l’un des numéros de trous), la carapace vacillante, la bourriche de bonbons, le relais de boîtes d’allumettes, les pommes flottantes, le lancer de charentaises, j’en passe et de plus – ou moins – folichons, à vous rendre dingue toute la marmaille stridente qui avait déferlé sur les lieux, pays conquis d’avance, pas la peine de lutter, impossible de vaincre cette armée infernale, grouillante, dépenaillée, baveuse, dévastatrice, braillarde, sans foi ni loi, flanquée de son ombre languissante, ce corps de garde spectral censé l’encadrer, la faire marcher au pas de l’oie, la soumettre à son désir d’ordre et de discipline, qui bien entendu n’y arrive jamais, et qui s’appelle Les Parents… Certains jours, métier difficile. Presque impossible en vérité, tant est grande et incompressible l’anarchie semée par la réunion massive de ces êtres volatiles et hystériques, encore proches d’un passé où ils n’étaient que des choses organiques sans autonomie, essentiellement fécales au plan de leur « production », et très éloignés d’un futur où l’obligation d’une relative sagesse deviendra inévitable… Ce jour-là, c’était au « Salon de l’enfance », quelque part au début des années 70, sous la voûte du CNIT de La Défense, sorte de cathédrale industrielle qui accueillait alors tous les ans cette kermesse géante, fatale aux semelles comme aux nerfs de ces héros silencieux et résignés, pourtant attendris et masochistement complices que sont les parents, façonniers naïfs et inconscients de ces propagateurs de chaos, les enfants…

 

Du haut de l’estrade de mon sacre au jeu de massacre, où je venais de gagner un faux petit singe maronnasse qui me ressemblait assez, et mon frère non loin de moi me secondant dans la victoire, j’aperçois dans la foule compacte mon père, Jean-Pierre, dit Jipé, qui, cuirassé de sueur, louvoie comme un beau diable entre ses semblables d’infortune pour tenter de nous rejoindre. Plus exactement, de nous retrouver avant de pouvoir nous rejoindre. « Où sont donc passés ces deux diables, merde ! Je les avais encore dans le collimateur y’a pas deux minutes ! », semble dire son regard qui projette d’anarchiques faisceaux d’inquiétude dans l’atmosphère, le faisant ressembler à une boule à facettes qui aurait pris face humaine… Moi, apprenti connard déjà bien avancé, déjà bien instruit – et sans doute avec une bonne part d’instinct ou de « don » – des choses de la perversité humaine, je ne dis rien, je le toise de loin et de haut, je le laisse macérer dans cette mélasse parentale, dans l’entrelacs gluant de ses congénères, au lieu de lui faire signe ou de lui adresser un cri de reconnaissance, ce qui aurait eu l’avantage de mettre fin à son supplice (mais aussi à mon plaisir vicelard). Enfin, ligoté par la foule, il m’aperçoit à son tour et son regard, jusque là bourrelé d’anxiété, s’apaise illico. Dans sa course qui ne peut pas en être une, empêchée par le monde autour de lui, engluée dans la masse humaine indifférente à son angoisse, je vois s’alterner son visage de face et de profil, son corps jouant des coudes contre la multitude pour se frayer un chemin jusqu’à nous. Je suis un sale gosse, un névrosé en puissance au très joli potentiel de développement, mais le voyant produire cet effort notable, sans doute parce qu’il avait craint de ne pas nous retrouver, de nous avoir perdus, je suis saisi d’un coup par un immense, bouleversant, presque insupportable sentiment de compassion et de tendresse pour cet homme qui m’apparaît soudainement dans toute la profondeur de son humaine fragilité, comme si quelque chose d’essentiel, d’indiscutable, d’absolu m’était dévoilé, une chose que dans mon inconscience d’enfant, je n’aurais pas vue auparavant : il avait eu peur d’avoir perdu ce qui était le plus important de sa vie, et cette peur, dissipée en nous voyant au loin sur l’estrade de ma victoire au jeu de massacre, me donnait une image inédite de cette énigme à forme humaine, sorte de renaissance à mes yeux décillés d’un être inconnu, que je croyais connaître pourtant mais qui jusque là ne m’était apparu que comme un problème, un ennui avec lequel il me fallait tenter de vivre… Pas vraiment un homme, quelque chose comme une entité importune. Une abstraction à déchiffrer (ou à contourner), que l’on appelle un père. Tout d’un coup, il n’avait plus rien d’abstrait ou d’indéchiffrable, il n’était plus une énigme ou un problème et, plus important encore à mes yeux, sa présence ne me transmettait plus aucune angoisse ni ce sentiment de menace que fait peser une autorité arbitraire, excessive et honnie… Il était devenu, par le hasard de cette vision nouvelle que je venais d’en avoir, celle d’un être humain tout nu en proie à la plus insondable panique, et comme si j’avais pu l’observer par effraction à travers un trou de serrure qui aurait donné sur son âme et ses secrets, il était devenu un homme de chair et de sang, exposé comme n’importe quel homme aux cruels coups du destin, soumis aux déconvenues de la vie humaine pourvoyeuse de peur et d’angoisse, accessible enfin à ma compréhension rudimentaire de ce que pouvait être le chagrin, la peine ou la douleur d’un autre que moi

 

Curieux souvenir, car j’ai senti à ce moment-là que quelque chose de nouveau se jouait, se nouait, advenait, comme un mûrissement accéléré et imprévu, non pas sans doute la « fin de l’enfance » (en suis-je d’ailleurs jamais sorti ?), mais peut-être une première forme ou un premier stade de raffinement intérieur, comme si une main invisible avait tenté de m’extraire de la glaise de l’égoïsme propre à cette partie inaugurale de l’existence où nous avons tous pataugé dans un amour immodéré de soi-même, ne « pensant » (mais précisément il s’agit de tout sauf d’une pensée) qu’à la satisfaction de nos besoins et intérêts immédiats, et ne pensant pas – ou si peu, à l’état larvaire peut-être – que les autres, et « les grandes personnes » en particulier (à commencer par nos chers parents), ont eux aussi non seulement des besoins et des intérêts, mais une vie intérieure, des tourments, des blessures, des souffrances, des faiblesses, et un espoir de secours comparable au nôtre. Bref, j’ai fait ce jour-là, alors que je venais d’être fait roi du jeu de massacre au Salon de l’enfance, au cœur de cette Défense au nom prémonitoire (n’érige-t-on pas soi-même, en grandissant, un bon vieux système de défense contre le jeu de massacre que la vie veut se payer avec nous-mêmes ? Et en particulier, l’inconscient jeu de massacre auquel les parents se livrent parfois « en toute bonne foi » avec leurs enfants, avant que ceux-ci ne cherchent plus tard, en bons adeptes de la jubilatoire vendetta, à en faire de même avec eux ?), l’expérience inattendue, première et cinglante de ce qu’on appelle désormais très cliniquement « l’empathie », et que je préfère désigner de ce mot merveilleux quoique fort négligé maintenant, la sollicitude. J’avais vu tout simplement mon père souffrir, et cette souffrance, si elle n’avait pas effacé le père, avait fait apparaître l’homme qu’il était.

 

Certes, je ne puis me prévaloir d’aucune « leçon » (que j’aurais tôt reçue par une sorte de voie divine ou simplement « héroïque », ou pire, que je donnerais maintenant du haut de je ne sais quelle « expérience de la vie » – foutaise ! –, dans le sens d’une forme d’anoblissement rétrospectif ou de maturité particulière de l’enfant impossible que j’étais) à travers ce souvenir ténu et surtout grâce au sens « élevé » qu’il me semble pouvoir recouvrir rétrospectivement. Car en bon (c’est-à-dire en mauvais) fils, j’ai continué (je peux même dire, hélas, jusqu’à ce jour) de nourrir des sentiments pour le moins troubles (et souvent peu avouables) à l’égard de cet homme que je ne peux toujours pas, que je ne pourrai probablement jamais voir ou juger d’une façon objective, ou du moins dépassionnée ou plutôt impersonnelle, comme je pourrais à la rigueur le faire de n’importe quel autre. Mais une chose m’apparaît certaine, et je crois, sans particulièrement réécrire à mon profit (c’est-à-dire à celui de mon « image ») ma propre histoire : c’est que, comme j’en ai eu « confirmation » plus tard à travers le génie proustien, cet épisode de mon enfance m’a appris que l’amour véritable est inséparable du sentiment de pitié ou de compassion à l’égard de quiconque nous prétendons « aimer », et que sans la notion, sans le sentiment lui-même douloureux de la souffrance d’un autre, il me semble assez déplacé, et pour tout dire, assez tartuffesque, de parler d’ « amour », mot il est vrai aussi courant que prostitué dans nombre de belles « déclarations » si souvent déballées sur la place publique et même dans le théâtre de notre intimité…

 

Marcel Proust, devenu à son corps défendant une sorte de symbole ou d’archétype de l’homme éperdument amoureux de sa mère, a assez peu parlé de son père. Lorsque celui-ci, Adrien Proust, grand professeur de médecine en son temps, est mort brutalement en 1903 à l’âge de soixante-neuf ans, Marcel (qui lui avait déjà trente-deux ans, était continûment malade, aimait un peu trop ses « amis » et – de son propre aveu – « n’avait pas fait grand-chose de sa vie ») en a éprouvé non seulement une immense tristesse, mais un profond sentiment de culpabilité. Qu’avait-il montré à son père, un homme énergique, positif et résolument pratique, qui aurait pu le rendre fier de son aîné, d’autant d’ailleurs que le cadet, Robert, homme tout aussi robuste qu’Adrien, avait, lui, suivi les traces paternelles en devenant un excellent médecin ? Son père, pensait Marcel, avait quitté ce monde probablement avec le regret amer d’avoir eu un premier fils inutile, vain, sans « carrière », certes brillant dans son genre mais un peu raté… A-t-il pensé plus tard, lorsqu’il s’est enfin mis au travail, et qu’il a donné au monde l’une des œuvres les plus prodigieuses qui fut jamais, que son père aurait été enfin fier de lui ?

 

Pour ce qui me concerne, y’a encore du boulot…

 

 

Pour l’anniversaire de mon père, Jean-Pierre Bellaiche, quatre-vingt piges aujourd’hui, avec la tendresse dont je suis parfois capable…

 


 

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2 Comments

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    Marie-Cécile 22 mai 2018 (1 h 05 min)

    Bel anniversaire papa Jipé ! Un bien beau texte pour cette jolie occasion.

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      thierrybellaiche 22 mai 2018 (1 h 23 min)

      Chère Marie-Cécile, merci beaucoup pour Jipé, et toute ma reconnaissance aussi pour ta fidélité à ces erratiques Impromptus…