Charlie dans la nuit

Photo © Thierry Bellaiche

 

 

Tard, merde, chier ! Et froid en plus…

La Défense, around midnight

Encore une soirée à la con, pas pu y échapper. Pas eu le cœur à refuser une énième fois. Des gens bien, tout ce qu’il y a de plus convenables, mais quel cafard… Ils voulaient me « voir », « ça faisait si longtemps »… Alors ils m’ont « vu ». De quoi d’autre pouvait-il être question, hors « Charlie » ? Mi-janvier 2015… Aimons-nous les uns les autres. Encore un peu de blanquette ? C’est le moment de ressouder la communauté nationale. Glouglouglouglou, fameux ce petit Bourgogne. « Ils » sont pas tous comme ça, Dieu merci ! J’ai ramené des cigares de Cuba, t’en veux un ? Encore un que Fidel n’aura pas, ha ha ha ! J’étais à la manif, c’était un grand moment, y’avait toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Putain, j’ai les dents du fond qui baignent ! On a beau dire, l’identité française est multiple. « Ils » finiront bien par s’intégrer. Reprends donc un peu de cette tarte aux myrtilles, sinon le morveux va tout barboter. Pourquoi t’es pas venu à la manif ? T’es pas Charlie ?

Mon nom est Personne, tu savais pas ?

Marre de tous ces cons, amis, ennemis, même combat ! Les ennemis, on les connaît, ils veulent notre mort, ils le disent, ils le font, c’est assez clair… Mais les « amis », qui sont-ils au juste ? Que voudront-ils faire de ma peau le jour où ça va vraiment barder ? Le jour où on ne saura plus qui est qui, qui veut quoi, qui pense quoi… Dans une guerre civile, on n’a que des ennemis potentiels. C’est-à-dire des « amis » qui peuvent changer de camp à tout moment. Se retourner contre vous pour sauver leur peau, ou pour je ne sais quelle vieille rancœur qui trouvera alors à s’exprimer dans l’action criminelle permise… Moi parano ? Peut-être… Mais non mon petit vieux… J’étais pas à la manif du 11 janvier. Pas eu envie de me retrouver à côté de « Charlie » d’aujourd’hui qui voudront et pourront m’égorger en toute impunité dans quelques années. Tu en seras peut-être toi aussi, mon semblable, mon frère…

 

Finalement, j’ai pris congé un peu brutalement. J’aurais peut-être mieux fait de ne pas y aller, de rester invisible. Pas sûr en tout cas qu’ils voudront me « revoir »…

 

Crevé… Si seulement je pouvais me téléporter ou voler dans l’air glacé jusqu’à mon plumard… Comme dans ce rêve que je fais depuis toujours, je me transporte à volonté en flottant dans les airs, parfois lentement comme un nuage nonchalant dans l’air délassé du printemps, parfois à la vitesse de l’éclair par temps de chiotte, mais toujours au-dessus du merdier humain soumis aux lois vulgaires de la pesanteur. Le rêve absolu, aucun autre ne tient à côté de celui-là : planer au-dessus de tout ce qui colle à la terre…

 

Mais faut se coltiner le métro pour la cent-millionième fois, subir le maudit crincrin et l’accordéon désaccordé des probables romanos noctambules qui font les trois-huit dans les rames, écouter beugler dans son téléphone le premier venu qui racontera sa vie passionnante en se croyant seul dans son salon, renifler les effluves de MacDo et de kebab des gastronomes du sous-sol qui font bombance sur les strapontins, j’en passe et de bien pires, spectacle total et payant s’il vous plaît, c’est qu’il faut bien s’acquitter de son titre de transport pour avoir le droit de goûter les fastes des bas-fonds…

 

En débarquant par le côté ouest de la dalle pour rejoindre la station « Esplanade », le pas pressé, nerveux, ce pas que je connais bien, celui qui exprime rageusement le temps perdu que l’on cherche (vainement, bien entendu) à rattraper, je prends pleine face le message lumineux blanc sur noir… Je viens de quitter mes bons hôtes qui étaient tous « Charlie » bien au chaud et à moitié torchés, voilà que je le retrouve dans la nuit glaciale, spartiate et inabordable.

 

Qui est Charlie ? Qui est le « je » devant l’être de Charlie ? Chacun des manifestants du 11 janvier 2015 ? Vraiment ? Les honnêtes vedettes en rang d’oignons (donc forcément larmoyantes) sur les plateaux de télé en promo-deuil de circonstance ? Les têtes pensantes « horrifiées par la barbarie » et bien vite rentrées dans leur tanière ? Les dirigeants de tous bords qui font semblant de ne rien voir depuis cinquante ans et qui maintenant se rendent comptent qu’il y aurait « peut-être » des ennemis de l’intérieur, et en masse ? Ou la sucette Jean-Claude Decaux bravement debout dans le désert noir de La Défense ? Non sans déc, qui est Charlie ?

 

Une poignée, ceux qui pouvaient décemment se dire « Charlie », ne sont plus là pour le dire, et quand ils étaient encore là, ils ne le disaient pas, ils l’étaient jusqu’à la moelle et le furent jusqu’à la mort. Ils l’étaient et vivaient à ce diapason. Ceux qui sont restés et qui « auraient pu » y rester vivent 24 heures sur 24 sous protection rapprochée, ce qui n’est pas une vie. Mais c’est devenu la leur. De même que furent et que seront toujours « Charlie » les héros obscurs de la Résistance, toujours et irrévocablement minoritaires. Ceux qui sauvent le monde et dont on ne connaîtra jamais les noms.

 

Charlie, en lettres de lumière, est bien seul dans la nuit de l’oubli programmé.

 


 

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No Comments

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    Betmalle 12 janvier 2017 (14 h 38 min)

    Un ton et une écriture venus directement du noyau rebelle de l’individu âprement dressé dans la Défense et la Recherche de la sincérité. Solidarité médiatisée = oxymore.
    Les manifs, les slogans relayés par Decaux, les commémorations avec artistes en “promo-deuil” (bien vu celle-là), de quoi fuir dans l’introspection et mesurer posément son propre degré de courage… Merci Thierry pour ce moment de vérité dans la nuit corrosive de ta “parano”.

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      thierrybellaiche 13 janvier 2017 (12 h 16 min)

      Merci Didier de voir dans cette “parano” (et tu l’as parfaitement compris) la dimension plus intéressante de l’introspection, chemin plus fructueux (du moins je l’espère) que celui de la critique de “tout, tout le temps”, car l’examen de conscience personnel, dans les temps que nous traversons, vaut mieux que toutes les éructations possibles, même si celles-ci peuvent soulager momentanément… Mais à force de ne prononcer et de n’entendre qu’elles, on n’entend plus cette voix intérieure plus discrète et pourtant essentielle, qui est la voie de la connaissance de soi. Vieux comme le monde humain, et cependant en grand péril aujourd’hui…