Jocelyne

 

 

La petite voix : tu te plains toujours, de tout et de n’importe quoi.

Moi : je t’emmerde.

La petite voix : tu vois, qu’est-ce que je disais…

Moi : tu disais que je me plaignais de tout, là je viens de t’insulter.

La petite voix : c’est presque pareil…

Moi : non, c’est pas pareil du tout. Quand on se plaint, y’a toujours une raison. Insulter, c’est pour le plaisir. Ça détend.

La petite voix : donc tu t’es fait plaisir à mes dépens, sans raison…

Moi : mouais, ça doit être ça…

La petite voix : eh bien moi je te dis qu’insulter, c’est la même chose que de se plaindre, surtout quand on se plaint de tout, et tu veux savoir pourquoi ?

Moi : parce que j’ai le choix ?

La petite voix : non, t’as pas le choix. Alors je vais te dire pourquoi. Quand on se plaint de tout, ça veut dire une chose très simple : c’est qu’on n’a plus que ça à foutre dans la vie. C’est qu’il ne reste plus que ça dans la tête et dans le cœur. On s’est tellement vidé de tout qu’il ne reste que ça : se plaindre. Tout comme les sycophantes professionnels qui fleurissent dans le monde réel et surtout dans le virtuel ! On dit que l’insulte est l’arme des faibles. Eh bien les geignards dans ton genre, c’est la même chose ! Ils se plaignent parce qu’ils n’ont plus rien d’autre.

Moi (plus très sûr) : mais… tu ne vois donc pas l’état du monde ?

La petite voix : qu’est-ce qu’il a, l’état du monde ?

Moi : ben… tout ! Les injustices… Le chômage de masse… La misère sociale… Le dérèglement climatique… Les inondations… Les migrations… Les destructions… La terreur dans nos villes… Le fanatisme… La barbarie… La CGT qui nous chie dans les bottes… Les politiques qui se foutent de nous… Les idéologues de tout poil qui en remettent une couche !… Tout le monde a quelque chose à dire ! Un avis « autorisé » ! Et les potes qui vous oublient… Et la fête des voisins (ça c’est le pire !)… Et les révoltés d’opérette qui poussent partout comme du chiendent… Et des siècles de littérature passés à la moulinette de l’indifférence générale ! Et toute la civilisation qui se barre en couille ! Et les cons… Ah, les cons ! Tu trouves qu’il en manque ? Et la haine… la haine ambiante, la haine rampante, la haine poisseuse, la haine ravageuse, la haine partout ! Et le mépris qui suinte de toute part… Et la peur, pire que tout ! Les gens vivent dans l’attente fébrile de l’Apocalypse ! « Et toi ? », me diras-tu ! Je devance ton objection, petit saligaud ! Eh bien moi, je me mets en tête de gondole de mes plaintes. Je suis le premier à m’en foutre plein la gueule, parce que je patauge dans le même merdier, et que je ne fais rien pour changer ça…

La petite voix : je peux te poser une question ?

Moi : parce que j’ai le choix ?

La petite voix : non, t’as pas le choix…

Moi : ben vas-y, tête de nœud !

La petite voix : Tu t’es déjà demandé de quoi ou de qui tu n’avais pas à te plaindre ?

Moi (sans hésiter) : Jocelyne, ma mère.

La petite voix : développe !

Moi : c’est la gentillesse même. La bonté chue ici-bas. Un ange tombé dans ce cloaque qu’on appelle poliment « genre humain ». Un ange que rien dans tout ce merdier ne peut éclabousser. Elle ne voit pas le mal autour d’elle parce qu’il n’y a pas de mal en elle. C’est rare ça, très rare… Moi, j’ai pas hérité de ce truc… Mais grâce à elle, j’ai au moins compris une chose. C’est que la gentillesse est la plus belle des vertus, qu’elle contient peut-être la possibilité de toutes les autres, que c’est la forme la plus raffinée et la plus discrète de l’intelligence humaine, et que ceux qui la méprisent en se croyant au-dessus d’elle sont de foutus crétins.

Elle connaît aujourd’hui ses 80 printemps. Un jour, je l’avais saisie dans une photo en noir et blanc, avec mon vieux Canon argentique. Elle est assise sur un transat en osier, dans un jardin. Elle se retourne et regarde vers le ciel. On dirait qu’elle salue affectueusement son Patron, tout là-haut, qui l’a missionnée dans cette humanité obscure pour y répandre un peu de lumière. Crois-moi petite voix, elle a réussi… et pas « qu’un peu » !

La petite voix : tu vois quand tu veux…

Moi : connard…

 

La petite voix et moi-même, nous sommes (provisoirement) réconciliés. Je suis unifié. Il n’y a plus qu’une seule voix aujourd’hui. Bon anniversaire maman.

 

 

Liens : une liste de livres sur les mères dans Babelio, et un article intéressant sur ce sujet dans Le Magazine Littéraire


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3 Comments

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    Betmalle 26 juin 2016 (18 h 25 min)

    Un texte de râleur patenté pour introduire un bel hommage à la gentillesse, c’est ce que j’appellerai un sens aigu de l’ambivalence, l’art du modelage judicieux du sujet par le jeu de l’ombre et de la lumière. Un beau portrait qui prend tout son sens grâce au texte.

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    Marie-Cécile 27 mai 2018 (22 h 25 min)

    Après Jipé, Jocelyne. Merci de ce doux partage intime… Toujours aussi bien (d)écrit.

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      thierrybellaiche 28 mai 2018 (0 h 07 min)

      Merci Marie-Cécile… Ce qui est drôle (et qui me plaît assez je dois dire), c’est que je réponds à tes commentaires « à rebours », puisque « Jipé » est un texte récent (21 mai 2018) alors que « Jocelyne » a déjà presque deux ans (13 juin 2016)… Mais comme tu as connu Jocelyne après Jipé, tu peux parler de celui-ci ici même, mais en quelque sorte « deux ans avant », quand tu ne découvres Jocelyne que maintenant, lui redonnant ainsi une actualité comparable à celle de Jipé… Tu me suis ?? Moi non !!! En fait, tu as tout simplement réinventé « Retour vers le futur » ! Grand merci en tout cas pour ton intemporelle constance ! 🙂