« La Trahison des images », version vidéo

(Photos © Thierry Bellaiche)

 

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La jolie petite église que nous voyons sur cette photo (ou plus exactement, sur cette vidéo-figée-dans-un-écran-de-téléviseur-pris-en-photo), sise comme il se doit « au cœur » du village de Saint-Pierre de Chandieu, dans le département du Rhône, a été dédiée il y a plus de mille ans à Saint-Pierre-aux-Liens, en mémoire des chaînes qui avaient servi à ligoter l’apôtre lors de son incarcération par le roi Hérode à Jérusalem (Actes des Apôtres, chap. 12, vs 6).

De ce fait (et quoi qu’il en soit, de toute évidence), il ne s’agit pas du fameux Caesars Palace de Las Vegas.

 

(Cliquez sur les vignettes pour agrandir les images)

Image 1
Image 2
Image 3

Le « vrai » Caesars Palace de Las Vegas…

 

Cependant, c’est bien la dénomination que nous voyons mentionnée au bas de l’écran, grâce à ce qu’on appelle un « synthé » dans le jargon de la technique vidéo, autrement dit, l’incrustation d’un texte sur une image vidéo, pour mentionner par exemple le nom d’un lieu ou d’une personne.

Mais alors, nom d’une pipe (laquelle, on le sait depuis le grand Magritte, n’en est pas une), que vient donc faire ce « Caesars Palace, Las Vegas » sous le joli minois (j’entends, son image) d’une simple mais millénaire église rurale, au fond d’une douce et paisible campagne de France ?

Après le tournage épique du film que j’ai eu la veine, avec mon camarade tout-terrain Raphaël de Vellis à la caméra, de diriger sur la vie très-romanesque de Daniel Boulud (l’un de nos grands chefs-cuisiniers, installé aux Etats-Unis depuis les années 80 : Daniel Boulud, un certain goût de l’Amérique), il m’a fallu, bardé d’une soixantaine d’heures de rushes, « attaquer le montage »… Mais à vrai dire, en débarquant dans la salle de montage avec mes monceaux d’images, j’en retirais la première impression que c’était plutôt le montage qui allait m’attaquer, me couper en tranches ou me coller au mur, tellement la tâche s’annonçait longue et difficile, presque belliqueuse par sa seule énormité… J’avais toutefois un allié de poids en la personne imaginative de Simon Terrassier, monteur et déconneur de première bourre, que rien n’amuse tant que d’essayer de truffer le montage d’un maximum de plans bizarres, fêlés, « anormaux », pas nécessairement ratés, mais où sont venus se glisser au tournage toute sorte de maladresses ou d’imprévus, par exemple le gadin d’un piéton dans le fond de l’image, ou la défaillance bafouilleuse d’une personne interviewée, enfin quelque chose comme des « effets de réel », sans le sérieux théorique de Roland Barthes, mais dans un registre hautement et exclusivement clownesque…

Le tournage avait eu lieu dans pas mal d’endroits de ce vaste monde (vaste, mais rétréci par les sauts de puce des avions en mode Speedy Gonzales) : beaucoup à Manhattan, où Daniel a son activité principale et historique, mais aussi à Montréal, à Mont-Tremblant (ville de la région des Laurentides au Québec), à Long Island, à Paris, à Lyon, en Bourgogne, dans le désert du Nevada, et, donc, à Las Vegas, où notre chef a l’un de ses restaurants, et à Saint-Pierre de Chandieu, village des environs de Lyon d’où il est originaire.

Les meilleures choses (dit-on) ayant une fin (et dans le cas de notre personnage – c’est plus fort que moi – une faim), ce grand circuit, mené au rythme frénétique de l’énergie inépuisable de Daniel Boulud, s’est conclu avec des au revoir plein de larmes, entre Daniel, Raphaël et moi-même, sur un bout de trottoir de la 65ème rue, Upper East Side… Puis un taxi déprimant direction JFK Airport, et un retour à Paris un peu plombé pour Raphaël et moi, tant l’aventure avait été intense et grisante…

Plus tard, dans le (long) cours du montage (qui consistait souvent en une alternance entre des séquences tournées en France et des séquences tournées aux Etats-Unis), il nous a donc fallu, à un moment donné, poser un « synthé » sur une séquence tournée avec Daniel au restaurant de Guy Savoy, dans le Caesars Palace de Las Vegas. Or par une méprise étrange, ou un glissement inopiné que je ne m’explique toujours pas (Simon m’ayant juré qu’il n’en était pas le responsable !), ce « synthé », dûment libellé « Caesars Palace, Las Vegas », a atterri sur la séquence tournée au village de Saint-Pierre de Chandieu, et précisément sur un plan de l’église du village.

Qu’on me pardonne ces longs prolégomènes, mais (c’est le point où je voulais en venir), en voyant et en lisant d’un seul coup cette image involontairement fabriquée, quelque chose de surpuissant m’a littéralement saisi, quelque chose qui me semblait être de l’ordre d’une rare et intense sensation poétique. Mieux : l’impression (ou peut-être un principe d’infaillible détection instinctive) qu’il s’en dégageait une sorte de vérité implacable, démuselée de l’étroite réalité ou de la « raison raisonnante », une vérité que seule la poésie (en l’occurrence, apportée par le hasard seul) peut exprimer, peut prodiguer à un esprit désireux de s’échapper de la seule logique ou de la routinière réalité quotidienne. Quelque chose, peut-être, à rapprocher des fameux « beaux comme » de Lautréamont hanté par l’esprit de Maldoror, « beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie »

Et il s’agissait bien, en effet, dans cette image accidentelle, d’une forme de poésie (à mes yeux totalement magnétisante), née subitement du choc improbable entre deux mondes que tout oppose, aux antipodes l’un de l’autre, et qui ne devaient pas, ne pouvaient pas se rencontrer… Même si, en l’espèce, l’un de ces mondes n’est qu’une image, et que l’autre n’est qu’un écrit… Mais c’est l’étincelle créée par leur « rencontre fortuite » qui invite l’imaginaire à fonctionner à plein tube…

Car enfin, comment imaginer deux lieux, deux univers plus différents, dans leur forme comme dans leur esprit, dans leur sens comme dans leur histoire, que la discrète église romane d’un village de l’ancienne région du Dauphiné occidental, lieu de recueillement, de méditation et de prière, et la fameuse pièce montée criarde de Vegas, d’une architecture crypto-romaine-baroque des plus surchargées, et accessoirement, temple du stupre, des call-girls multicolores et du billet vert monochrome ? Imagine-t-on, à l’inverse, la « rencontre fortuite » de l’image des colonnades simili-doriques du Forum Shops de l’hôtel-casino le plus célèbre de Las Vegas, et de l’austère et dolente mention « Eglise de Saint-Pierre-aux-Liens, à Saint-Pierre de Chandieu », qui viendrait sous cette image pandémoniaque pour la qualifier ?

 

En découvrant subitement sur l’écran cette image et cette mention qui lui avait été bien involontairement accolée, lesquelles ne formaient plus finalement qu’une seule et même image hybride (mais à mes yeux unique et mystérieusement significative), c’était comme un choc électrisant et vivifiant pour l’imaginaire, et tout un tas d’autres images me revenaient à l’esprit, des images que j’aime depuis toujours, celles des collages cubistes, dadaïstes, surréalistes (« Le collage est la noble conquête de l’irrationnel, l’accouplement de deux réalités, en apparence irréconciliables, sur un plan qui ne semble pas leur convenir », Max Ernst, 1936), mais surtout, celles de René Magritte, au premier rang desquelles sa fameuse et si bien nommée « La Trahison des images »…

La Trahison des images, René Magritte, 1929

La Trahison des images, René Magritte, 1929

… où l’on apprend ce qu’on croyait savoir d’évidence et qu’on ne saisit pourtant pas très clairement la plupart du temps, à savoir que l’image d’une chose n’est pas la chose elle-même, pas plus que l’image (séduisante ou rebutante) d’un homme ne reflète nécessairement la vérité de son cœur ou de son esprit. Demandez à Dorian Gray…

 

Le « synthé » accidentel « Caesars Palace, Las Vegas » sur l’image de la petite église française, formant une nouvelle entité pleine d’une trouble séduction pour moi (que pourrait-il se passer derrière ces humbles murs consacrés si – ce qu’à Dieu ne plaise ! – ils abritaient ne serait-ce qu’un peu des turpitudes de la Ninive du Nevada ?), n’est peut-être finalement pas si éloigné d’une autre mention par laquelle on aurait pu lire cette « autre » vérité : « Ceci n’est pas l’église Saint-Pierre-aux-Liens à Saint-Pierre de Chandieu »

 

Liens (pas ceux de l’apôtre Pierre, mais intéressants quand même) : Roland Barthes et « L’effet de réel » dans Socius ; Magritte, Les mots et les images, dans Les Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique et dans Google Books ; Dada au Centre Pompidou ; enfin, une petite homélie de Philppe Sollers sur Lautréamont

 


 

Crédits photos :

Caesars Palace, Las Vegas : Wikimedia Commons ; Caesars Palace dans Wikipedia, The Free Encyclopedia

« La Trahison des images » de René Magritte : Nad Renrel dans Flickr ; Creative Commons Legal Code

 


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3 Comments

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    Sonovitch 2 mai 2016 (11 h 16 min)

    Une contraction sémantique qui lie le départ et l’arrivée, l’alpha et l’oméga de Boulud
    Très intéressant. Je like (ah ah).
    Nota : sur les dollars US, je crois qu’il est imprimé « in god we trust »….

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    anna 14 mai 2016 (20 h 27 min)

    Bonjour, j’aime bien votre histoire, c’est très profond et touchant, l’homme est aveugle, ses yeux ne voient que le matériel, que Dieu délivre son peuple.

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    anna 14 mai 2016 (20 h 44 min)

    Que dieu délivre son peuple, comme il a délivré Pierre dans les mains d’Hérode !