Leçon d’anatomie

La leçon d’anatomie du docteur Tulp, Rembrandt van Rijn, 1632

 

 

« A mesure que l’art s’enfonce dans l’impasse, les artistes se multiplient. Cette anomalie cesse d’en être une, si l’on songe que l’art, en voie d’épuisement, est devenu à la fois impossible et facile. »

Emil Cioran, De l’inconvénient d’être né

 

 

« Si, si qu’il dit, faut faire l’expérience, la littérature est morte alors autant s’amuser avec son cadavre… »

 

J’avais trouvé la formule amusante, édifiante peut-être, s’amuser avec le cadavre de la littérature, qu’est-ce que ça pouvait bien donner je me disais, comment s’y prendre, étais-je assez nécrophile pour ça, et où était-il ce fameux cadavre, comment le trouver, y’avait une morgue dédiée ? Dans les allées d’un beau parc retiré, à l’abri du chaos du monde ? Dans mes vieux Lagarde et Michard que je conserve comme des reliques depuis le temps de mes chères études ? (vrai que je les aime bien, mais ils m’ont toujours paru avoir un air un peu lugubre, un peu cafardeux, un peu funèbre même, avec leur solennelle et hiératique procession de siècles, Moyen Âge, XVIe siècle, XVIIe siècle, XVIIIe siècle, XIXe siècle, XXe siècle, comme des garde-chiourme de la postérité, enfin des têtes à la fois patibulaires et roides, dans le genre porte de prison ou gardien de cimetière – encore qu’on peut imaginer, je me disais, un gardien de cimetière à la face tout à fait joviale, avenante, un bon rougeaud qui lève le coude fastoche, le pauvre homme n’a peut-être pas choisi son boulot, un peu comme les putes qui sont parfois de gentilles petites femmes au cœur pur, et puis après tout, lui, il est bien vivant, contrairement à ses pensionnaires…). Où donc encore ce macchabée multimillénaire ? Dans l’air du temps ? Au fin fond d’une décharge ? Sur Facebook ? Je pensais à plein de trucs en fait, ça zigzaguait dans ma tête, ça défouraillait dans tous les sens, marre je me disais de penser à plein de trucs en même temps, penser à plein de trucs en même temps c’est ne pas penser du tout, on croit qu’on pense mais en réalité on est assailli, envahi comme par une colonie de punaises dans un plumard dégueulasse, on n’approfondit rien, on est traversé, c’est tout… Mais ce que je retenais toutefois, ce qui me permettrait peut-être de me débarrasser des parasites grouillants qui me gonflaient inutilement l’esprit et d’approfondir enfin quelque chose, c’était le mot « expérience »… Que le cadavre en question soit difficile à trouver, c’est une chose je me disais… Mais « faire l’expérience » – passée l’image fugitive du petit laborantin déjanté qui fait mumuse dans son labo à dilacérer des grenouilles, des souris, des chats, voire des cadavres humains –, ça c’était intéressant, ça me parlait, je me disais que la bonne littérature, la vraie de vraie, est toujours, a toujours été expérimentale, marginale à sa naissance même, quelle que soit l’époque, ésotérique en son essence, avant de traverser le temps et de reformer une sorte de nouvelle norme, ou du moins de paraître normalement lisible quand elle avait pu paraître illisible ou bizarroïde ou « trop difficile » au temps de sa venue dans le monde… Or donc, si on devait « faire expérience » avec ce foutu cadavre (à supposer qu’on mette la main dessus), qu’est-ce que ça pourrait bien être ? Ça réveillerait le mort ? Ça ferait un truc monstrueux dans le genre de la créature du bon docteur Frankenstein ?

 

Il m’avait sérieusement intrigué avec sa formule, ça me taraudait, et je continuais à carburer du cervelet tandis qu’il continuait à dégoiser.

 

« Regarde ce qui s’est passé pour le cinéma. C’est Godard je crois qui disait – il a dit tellement de choses le grand pauvre homme, ou le pauvre grand homme on sait plus trop –, ou peut-être qu’il ne l’a pas dit, ou pas exactement comme ça, et qu’il a dit quelque chose d’approchant, cela dit il a dit plein de trucs bien, de brillants paradoxes de sa façon, des sortes d’aphorismes bien incisifs, des phrases qui tuent, qui font mouche comme on dit, avec toujours plus ou moins de pessimisme et de misanthropie là-dedans, de l’aigreur aussi probablement, de la bile il en avait à foison, faut bien s’en débarrasser d’une façon ou d’une autre sinon on en crève, alors il a dit des trucs vraiment profonds, en tout cas percutants en balançant sa bile, c’est pas aussi bien que Cioran mais personne n’a fait aussi bien que Cioran à part Cioran lui-même dans le genre No Future, Destroy, No Way, Anywhere out of the world et tutti quanti, il a peut-être dit ça donc, il devait être à bout de souffle – je sais, facile mais passons si tu veux bien –, il aurait dit si tu préfères : « Le cinéma est mort, maintenant y’a plus que des films »… Ah c’est beau, ça parle… Alors tu vois, j’ai entendu ça y’a longtemps, Godard savait qu’il enterrait le cinéma quand il a fait À bout de souffle justement, ou plutôt qu’il enregistrait un acte de décès, la fin d’une certaine « histoire du cinéma » qui pourtant était alors bien jeune, jeune et cependant bien mûre déjà, toute une histoire bien emballée en un peu plus d’un demi-siècle, enfin ce qu’on pourrait appeler le cinéma classique, ou plutôt le cinéma arrivé prématurément jusqu’à son ère classique, une soixantaine d’années avaient suffi à faire une « histoire de l’art », des primitifs jusqu’aux classiques les plus achevés, et à la clore…

Je ne sais pas s’il avait raison ce vieux con génial… Peut-être au fond qu’il pensait plus à sa gueule qu’au cinéma, ou comment fabriquer sa propre légende en connaissant la mesure de son talent, et en comprenant ce qu’il faut faire pour se faire remarquer à un moment donné de l’histoire… Ça me fait penser aux écrivains qui donnent tout tout de suite, enfin très jeunes, mais d’une jeunesse en quelque sorte vieillie en accéléré par le génie précoce, carbonisée par le don du meilleur à l’orée de la jeunesse, Rimbaud, Lautréamont, même Apollinaire trente-huit piges c’est pas bien caduc, même Nerval avec ses malheureuses quarante-six années au compteur, enfin donc Godard fait avec À bout de souffle un bel enterrement de première classe pour nous dire que c’est l’histoire du cinéma qui est déjà à bout de souffle, qu’elle a tout donné trop vite, et que désormais même les gens de grand talent ne feraient plus que des films, peut-être des grands films, peut-être des chefs-d’œuvre, mais chacun dans leur coin, et sans plus le sens de l’histoire, c’est bien mégalo ça non ? Mais ça a de la gueule, faire un film pour dire que ce sera le dernier d’une certaine histoire, une histoire morte et enterrée, et pas même le début d’une autre… »

 

Curieux ce qu’il me racontait, je m’étais moi-même souvent dit qu’avec À la recherche du temps perdu, dès les premières années du 20ème siècle, Marcel Proust avait littéralement enterré toute la littérature, qu’il avait mis fin à un cycle long de plusieurs siècles en donnant une sorte d’œuvre ultime et indépassable, une sorte de monument funéraire pour clore et magnifier toute l’histoire tout en disant qu’elle s’arrête là, que son génie avait « frappé tellement fort » qu’il avait assommé toute la concurrence, en son propre temps bien sûr, mais aussi pour l’avenir, par anticipation en quelque sorte, qu’il avait tellement carbonisé le terrain que plus rien ne pourrait fleurir après lui… Sorte de docteur Tulp de la littérature, froid, fier et impitoyable, Proust montrait avec La Recherche, sous les yeux ébahis du monde, le cadavre d’une longue histoire au dépeçage duquel il mettait la dernière main… Cependant, le 20ème siècle post-Marcel en littérature n’a pas été bidon, mais alors pas du tout, il n’y a peut-être jamais eu autant d’écrivains d’immense valeur que dans ce siècle-là, par ailleurs assez pourri pour ce qui est de l’histoire en un sens plus large… C’est donc bien que l’histoire de la littérature a continué après lui

 

Alors, alors… Pourquoi cette sensation qu’aujourd’hui tout est fini, cette fois bel et bien mort ? Que l’histoire – celle de la littérature telle qu’elle a pu se faire et se raconter pendant des siècles, y compris tout le 20ème – s’est effectivement arrêtée, comme si nous n’avions plus l’étoffe pour la tisser ? C’est que nous avons cette fois, pour tout de bon, réellement changé de monde, en un sens bien plus radical qu’au sortir de la Grande Guerre ou qu’après la Deuxième, qui ne furent guère des promenades de santé… Comment avons-nous donc changé de monde au point que la possibilité même de poursuivre, de continuer l’histoire de la littérature nous soit soustraite ? Mais ça, c’est une autre histoire… J’y reviendrai, si moi-même j’arrive à continuer ma propre histoire (pas gagné…).

 

Sa voix, c’était la mienne bien sûr. Enfin, l’une des miennes… L’une d’elles parlait (ce chapelet sur Godard, fallait que ça sorte !), une autre pensait, silencieusement. D’autres encore creusaient des galeries quelque part dans mon cerveau en surchauffe, frayant des voies nouvelles, je ne savais pas encore pour quelle destination (si même il y en avait au bout !). Je retrouverais bien leur chemin un jour ou l’autre…

 

La voix qui pensait se faisait douce et amère :

 

Certes, il reste pas mal de monde pour « aimer la littérature », qui s’en disent « passionnés ». La belle affaire… Les « passionnés de littérature » ne suffisent pas à faire, et en l’espèce, à perpétuer, une histoire de la littérature. Pour qu’il y ait « histoire de la littérature », la littérature elle-même – je parle de celle produite aujourd’hui, en ce début de 21ème siècle – ne suffit pas, même à la supposer de grande qualité (ce qui arrive en effet). Pour qu’il puisse y avoir une « histoire de la littérature », il faut que cette histoire puisse se construire, se développer, s’épanouir, dans un cadre en quelque sorte plus grand qu’elle, un cadre généreux, favorable, propice à cet épanouissement, et surtout, surtout, qui lui confère ou qui lui permette l’importance, la légitimité dont elle a besoin précisément pour exister en tant qu’histoire. Ce cadre, l’on pourrait le comparer à des parents qui diraient de tout cœur à leur enfant, censé pouvoir se développer dans les meilleures conditions : « Nous te donnons le droit, nous t’encourageons même à exister par toi-même par le perfectionnement de toutes tes facultés », et qui feraient tout ce qu’ils peuvent pour permettre à cet enfant d’atteindre cet objectif. Et ce cadre, ce n’est rien moins que ce qu’on appelle la civilisation. Notre civilisation, qui a été littéraire pendant des siècles, et qui ne l’est plus, et qui probablement ne le sera plus jamais. Notre civilisation (ou ce qui en reste) n’est plus une civilisation littéraire, et c’est la raison pour laquelle il ne peut plus y avoir d’histoire de la littérature : le cadre fécondateur a disparu. Et ce n’est pas les milliards de livres publiés encore maintenant qui peuvent y changer quelque chose… Peu probable, du reste, qu’il existe un jour un « Lagarde et Michard » pour le XXIe siècle, et pas seulement parce que les deux bons zigues ne sont plus de ce monde (honorables cadavres !). 

 

Après tout ça, j’avais une sérieuse envie de baiser. Vraiment plus que ça à faire…

 


 

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2 Comments

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    Marie-Cécile 15 août 2018 (0 h 46 min)

    Du grand Art !! J’allions commenter sur ton aisance à mélanger Proust et Godard. Sur ton audace à manier le Marcel comme le Jean-Luc.
    Et puis ta chute m’a scotchée !
    Bonne bourre :-)

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      thierrybellaiche 15 août 2018 (9 h 58 min)

      Je dirai même du grand’ tartare ! De la viande crue avec des mots… avant de passer, en effet, à celle des douces (ou dures) activités… de la chute ! Merci Marie-Cécile…