Marcel

 

 

 

Marcel Proust (10 juillet 1871 – 18 novembre 1922)

 

 

Je ne vais pas épiloguer ici sur Marcel, encore moins disserter, commenter, analyser, triturer son grand-œuvre, À la recherche du temps perdu. Les bibliothèques (la mienne en particulier), les universités, les librairies spécialisées, les bouquinistes, les bacs à soldes (oui, je l’ai vu), surabondent d’ouvrages sur le sujet, véritable fond de commerce du monde de l’édition depuis presque un siècle, cela dit du reste sans aucune ironie (ou si peu), car, « blague dans le coin, amusement en poche » (comme dit quelqu’un que j’aime beaucoup), dans beaucoup de cas, les études proustiennes ont permis l’éclosion d’assez extraordinaires vocations, et celle d’ouvrages passionnants, honorant notre civilisation littéraire au plus haut degré, parfois d’authentiques œuvres à leur tour, d’une profondeur d’analyse tout à fait digne du génie abyssal de Marcel Proust. Ainsi (pour n’en citer que quelques-uns en vrac, de natures différentes, et d’époques différentes), des esprits d’un immense raffinement, tels Gaëtan Picon, Georges Poulet, Samuel Beckett, Gilles Deleuze, Jean-Yves Tadié, Thierry Laget, Antoine Compagnon, ont-ils donné leur vision inspirée d’une œuvre qui est elle-même l’inspiration (au sens le plus mystique du terme) à l’état pur. Dans d’autres cas, il est vrai, des petits malins, profitant du prestige et de la légende de notre auteur, ont cru bon – et cela arrive encore régulièrement – de donner leur opportuniste opuscule sur tel ou tel aspect de la vie ou de l’œuvre de Marcel Proust, dans le genre « Comment fabriquer les meilleures madeleines » ou « Les plus belles promenades autour de Cabourg », faut bien faire tourner le barnum éditorial… Disons que dans l’ensemble, depuis l’atterrissage dans ce monde de cette œuvre considérable, beaucoup de choses plus ou moins heureuses ont été écrites sur elle, que cela continue et continuera sans doute encore longtemps, que nul n’en fera jamais le tour – quel pourrait être le sens de « faire le tour de l’infini » ? –, et qu’en fin de compte, c’est très bien comme cela.

 

Je n’évoquerai ici qu’une considération parmi des milliers d’autres possibles, mais elle me semble à la fois simple et profonde, légère et nécessaire, et elle a de surcroît le mérite –assez rare dans la critique littéraire – de se placer aussi du point de vue du lecteur. Elle émane d’un esprit cité plus haut, Antoine Compagnon, célèbre professeur du Collège de France et grand spécialiste de Proust, dans un texte intitulé « La Recherche à hauteur d’homme », paru dans Le Magazine littéraire d’avril 2010. Se moquant gentiment des « bons esprits » qui depuis des générations veulent entretenir une réputation de difficulté ou d’hermétisme à l’œuvre de Marcel Proust, Compagnon nous dit : « Or cette œuvre n’est pas difficile. Ceux qui prétendent qu’elle l’est sont de mauvaise foi et le font pour rester entre soi, pour « en être », comme on disait chez les Verdurin. Les phrases de Proust sont sans doute interminables, du moins certaines d’entre elles, mais rien n’empêche de les lire vite, comme elles ont été écrites. Si on commence à s’arrêter sur la construction syntaxique de chaque phrase, si on cherche à l’enfermer dans une de ces analyses logiques comme on les faisait à l’école primaire, il est certain qu’on n’en aura jamais fini. Et puis on s’apercevra que cette syntaxe est parfois bancale, que Proust lui-même se perdait dans ses rallonges, entre les participes présents en porte-à-faux et les parenthèses non-refermées ».

 

Tout est dit dans ce court passage sur l’une des formes – insupportable – du snobisme contemporain, et plus profondément, du snobisme de toujours. Celui qui voudrait que cette œuvre ne soit réservée qu’à quelques-uns, aux « meilleurs d’entre nous ». Les autres : circulez, y’a rien à lire, c’est pas pour vous… D’autant plus stupide que Proust lui-même était intimement persuadé qu’il écrivait pour tout le monde, pour l’humanité entière. Il croyait dur comme fer à l’utilité, à la disponibilité de son œuvre pour tous ceux, d’où qu’ils viennent et quelque soit leur « pedigree », qui voudraient bien se rendre disponibles pour elle. Il n’y a donc aucune raison d’en avoir peur, ou d’écouter toutes les ridicules préventions qui prétendent la « réserver », suffit simplement de s’y mettre, et alors c’est un grand, beau, vertigineux voyage. Il y faut seulement un peu de temps, et veuillez le croire, il ne sera pas perdu…

 

Crédit photo : photo Marcel Proust en 1887, par Paul Nadar, dans Wikimedia Commons

 


 

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2 Comments

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    husson françois 3 août 2016 (21 h 07 min)

    Putain, j’ai même pas lu Proust…. c’est vraiment un sentiment de manque, surtout depuis que je te connais. Je me souviens que mon père disait qu’il fallait attendre 40 ans pour bien le saisir, j’ai largement dépassé la date sans avoir dépassé la trentième page de son oeuvre…
    Enfin, c’est pas grave, je suis balhèze en Bob Morane

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      thierrybellaiche 4 août 2016 (10 h 28 min)

      Moi je suis tombé dedans à 17 piges et je n’en suis jamais ressorti, peut-être cela fait-il de moi un attardé sympathique à la Obélix… Mais « balhèze » en Marcel sans nul doute, bien que je ne porte que des ticheurtes à manches courtes, contrairement aux phrases du Panoramix de la littérature, lesquelles sont fort longues, quoique fort roboratives, possible potion magique des esprits sains comme des malades, c’est dire la puissance du traitement…