Petits riens

Photo © Thierry Bellaiche

 

« Le sentiment d’avoir dix mille ans de retard, ou d’avance, sur les autres, d’appartenir aux débuts ou à la fin de l’humanité »

Emil Cioran, De l’inconvénient d’être né

 

 

« Il en faut peu pour être heureux », nous enseigne ce sacré philosophe de Baloo dans Le Livre de la jungle version proto-Disney, et en poussant la chansonnette s’il vous plaît, sous les yeux ébaubis de ce pisse-froid de Bagheera dédaigneusement posé sur la branche d’un arbre, et avec l’écoute complaisante de ce petit démerdard de Mowgli (lequel comme tout écervelé de son âge serait prêt à suivre n’importe quel crétin un peu sympathique), du coup pas balourd du tout le gros nounours, c’est qu’il a eu le temps de réfléchir dans ce monde d’âpreté prédatrice à la cruauté duquel sa force naturelle lui permet d’échapper et qui peut d’ailleurs être vu rétrospectivement comme un avatar gentillet – et de ce fait, acceptable par tout un chacun – du « vrai » monde de la jungle, par « vrai » j’entends le monde merveilleux des hommes entre eux on l’aura compris, sans foi ni loi, le chacun-pour-sa-peau dans toute sa splendeur, la « loi du plus fort » comme on dit, tel qu’il s’exprime par exemple dans la franchise Mad Max ou après tout, dans n’importe quel film (sans même avoir besoin d’aller jusqu’à l’insoutenable et indépassable Salò ou les 120 journées de Sodome de Pasolini) nous disant en gros que « l’homme est un loup pour l’homme », expression du reste complètement débile étant donné que les loups, eux, ne se bouffent pas entre eux, et que la solidarité instinctive qu’ils manifestent entre congénères n’est hélas pas, comme dirait Alceste, le fait du « genre humain ».

 

Baloo, donc, se trouve très bien et très « heureux » de lécher une colonie de fourmis, de bouffer une noix de coco prise à la volée ou de s’envoyer un régime de bananes comme qui rigole, et ne voit pas qu’il y ait matière à se « prendre la tête » – langage rudimentaire que sa bonhomie aurait à la rigueur pu lui autoriser – dans cette vie suffisamment inclémente dans son cours ordinaire et général pour ne pas y voir justement une raison fort bien fondée de définir le « bonheur » grâce aux détails en apparence insignifiants, aux « petits riens » du quotidien qui nous remplissent tellement, pas grave si le monde se précipite allègrement vers le chaos ma bonne dame, si nos enfants ne verront la moitié des espèces animales existant encore aujourd’hui que dans des archives filmées, et l’autre moitié dans des zoos eux-mêmes destinés à se consumer – avec tout leur « contenu vivant » – sous l’effet désormais irrépressible du réchauffement climatique, et ne parlons même pas de la folie démographique de ce serial fucker que se trouve être l’animal humain dont le poison spermatique finira par réaliser l’exploit de transformer cet ancien « vaste monde » en boîte à sardines, et tant d’autres joyeusetés qui nous attendent encore, là, toutes proches, au coin de la rue et dans toutes les jungles possibles et imaginables, l’important, pas vrai mon bon Baloo, c’est d’y aller avec le sourire et le cœur léger, parce que la vie nous réserve tout de même tellement de petits plaisirs simples, purs, généreux, faudrait être bien con et bien ingrat, et avoir un gros balai dans le cul comme ce pontifiant Bagheera, pour ne pas en profiter en remerciant… qui on voudra. Quant à ceux qui ne remercient jamais personne, qu’ils crèvent dans leur bile fétide le plus vite possible.

 

Quand je me balade dans Paris (et à vrai dire, partout ailleurs), je fais mon Baloo… Sans ce petit con de Mowgli dans mes pattes… Et sans Bagheera, ce maudit raisonneur… A moins que ces deux parasites ne soient en moi, oui, c’est ça : Mowgli l’enfant qui aime jouer et apprendre (mais surtout jouer), et Bagheera, le nécessaire surmoi, la « voix de la raison », pour ne pas verser complètement dans le suicide par immaturité… « Il en faut peu pour être heureux »… Une femme en courte robe blanche, assise sur un banc, se penche pour réajuster l’une de ses chaussures à talon compensé. C’est beau. Le dessin formé par le corps ramassé, l’enveloppement gracieux de l’étoffe blanche, le pied, même la chaussure, tout est beau. Le monde se barre en couille. L’ « intelligence humaine » n’est pas si intelligente que ça, tout compte fait. Elle n’aura pas réussi à déjouer les « plans du chaos », un comble ! Pas grave. Je vois ça, je suis heureux. Un petit rien qui remplit tellement… qui donne une soudaine sensation d’harmonie dans la décomposition générale… Pas vrai mon bon Baloo ? Ordo ab chao.

 


 

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4 Comments

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    Beaugrand alexandre 10 juillet 2018 (16 h 10 min)

    Tres joli texte comme d’habitude. Cest la premiere fois que je vois l’aspect philosophique des differents personnages du livre de la jungle. Merci et bravo

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      thierrybellaiche 12 juillet 2018 (8 h 58 min)

      Merci Alex, très content de voir que tu suis ces petits Impromptus, qui existent d’ailleurs aussi grâce à toi… 😉

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    Marie-Cécile 22 juillet 2018 (19 h 44 min)

    Je savais bien que tu avais un côté ours ! Merci pour ces  »petits riens » qui sont tant.

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      thierrybellaiche 22 juillet 2018 (23 h 51 min)

      Oui, mais un ours philosophe (du moins un tout petit peu, j’espère…).