Inde (Trois éclats de l’enfance éternelle)

Photo © Thierry Bellaiche

 

 

Je ne suis pas resté très longtemps à New Delhi. Le temps de m’y promener un peu, sans plus. Ville sombre, dure, assez anxiogène. Non pas que les gens y soient antipathiques ou qu’ils vous reçoivent mal (en dépit de leur admiration pour le « modèle » de Paris…), mais c’est plutôt que la ville elle-même charrie physiquement quelque chose de lourd, de poisseux, de noirâtre dans toutes les nuances possibles, avec ses grandes perspectives fuligineuses interminables, constamment injectées du flux incessant de véhicules eux-mêmes recouverts de la même fine, tenace et désespérante pellicule de crasse. Les gens, eux, plutôt avenants, calmes, courtois… Un jour, alors que j’étais monté dans un auto-rickshaw, ces petits tricycles motorisés vert et jaune qui pullulent dans la ville, le chauffeur me regarde dans le rétroviseur avec une bouille réjouie. Il se met à me parler avec beaucoup de vivacité. Il avait compris que je n’étais pas Indien (étant donné mon baragouin introductif qui avait essayé de lui indiquer ma destination), mais il m’apprenait, dans un anglais aussi approximatif que le mien, que j’étais le sosie d’un acteur ou d’un chanteur (je ne sais plus trop) très connu en Inde. Il affirmait même que si je le voulais, je pourrais faire carrière dans le pays, les Indiens n’aimant rien tant que les étrangers – surtout Occidentaux – à tête d’Indien (ou ce qu’ils prennent facilement pour telle, à l’aide d’une imagination sans doute très patriotique, ou « ethnocentrique », comme un peu partout dans ce monde où les groupes humains, quels qu’ils soient, sont tous plus ou moins obsédés d’eux-mêmes…). Je crois qu’il se foutait bien de ma gueule, mais cette vision soudaine d’une nouvelle aventure inatteignable, que je caressai un bref instant grâce à sa lubie, m’amusait aussi, affalé que j’étais sur la fort spartiate banquette arrière du rickshaw, lequel cahotait sur des voies bitumées à la géographie légèrement vallonnée et sous les coups d’accélérateur frénétiques de mon bon cicérone… Arrivé à destination, je suis descendu de l’engin dont la douce musique du moteur mêlée au concert tintamarresque du trafic devait endormir pour un bon moment ma faculté d’entendre quoi que ce soit. Je touchais mes membres en vacillant légèrement sur place, histoire de vérifier qu’ils étaient bien tous au complet. Le chauffeur est descendu lui aussi et m’a serré la main chaleureusement, en me souhaitant « good luck ! good luck ! », ce à quoi j’ai tenté de répondre en lui disant que j’en avais déjà beaucoup d’être debout et à peu près entier devant lui. Je lui ai laissé un bon pourliche. Il était vraiment sympathique.

 

Plus tard, déambulant dans une artère de la ville, je tombe sur ces trois gosses. Je passais derrière eux, qui étaient assis sur une grille. Immédiatement, c’est l’idée même de l’enfance qui m’est apparue. L’enfance éternelle. Tous les enfants du monde, lorsqu’ils sont liés par la camaraderie, s’assoient ensemble. Pour passer le temps. Pour vivre l’instant. Pour discuter ou pour se taire. Parfois, l’un pose son bras sur l’épaule d’un autre, négligemment, sans y penser, parce que c’est un geste absolument naturel, simple, et en même temps d’une force renversante. L’amitié, l’affection, la puissante fragilité de la tendresse s’y expriment comme une respiration. Je me suis vu assis avec mes potes, bien des années auparavant, banlieue parisienne… Je pouvais être celui de droite, légèrement en retrait, et qui peut même sembler « exclu » de la cellule affectueuse mais close formée par les deux autres. Mais je pouvais aussi être le gars au centre, tactile, fraternel, avec son bras nonchalamment posé sur les épaules d’un ami. Enfin je pouvais être le petit mec à gauche, heureux de ce geste enrobant de l’ami qui vous montre ainsi, sans rien dire, qu’il vous aime…

 

Je fus ces trois-là. Tous les enfants l’ont été, le sont et le seront toujours, je suppose. A tour de rôle. Le tout est de ne pas « perdre de vue » ces êtres successifs que nous avons été. De les garder présents en soi, dans toute leur plénitude sensible, charnelle, en dépit des attentats de plus en plus cruels du temps sur notre sensibilité.

 

Dans Le Peintre de la vie moderne, Charles Baudelaire écrivait que « le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté ». Leçon que Marcel Proust a bien retenue, ou qu’il a savamment retrouvée… fût-ce par mémoire involontaire ! Tout le monde doit pouvoir le faire j’imagine, à son niveau, à celui de son “génie propre”, si l’on peut dire… Y’a plus qu’à bosser vraiment pour y arriver…

 


 

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