Inde (François d’Assise au Rajasthan)

Photo © Thierry Bellaiche

Photo suivante : le Hawa Mahal de Jaipur sur Wikimedia Commons

 

 

La couleur orangée ou “terre battue” que l’on voit couvrir le mur en arrière-plan de cette image, ainsi que le blanc des rectangles qui apparaissent sur lui comme autant de cadres vides à intervalles (plus ou moins) réguliers, sont typiques d’une certaine couleur générale, d’un certain « décorum » de l’Etat du Rajasthan, et particulièrement de sa capitale Jaipur, dont l’un des monuments les plus célèbres et les plus emblématiques, le « Hawa Mahal » (ou « Palais des Vents »), gigantesque et imposant contrairement à ce modeste mur de la périphérie de la ville, reproduit précisément les mêmes teintes. Couleurs douces, sucrées, comme pastellisées, diffusant un facile sentiment de repos pour l’œil, une sorte d’agrément visuel vaguement melliflu que ne donnent pas (par exemple) l’austérité grisouille de la pierre haussmannienne ou (à l’inverse) la vivacité agressive quoique spectaculairement chromatique des édifices de certaines régions italiennes, comme sur l’île de Burano, au nord de la lagune vénitienne, avec ses fameuses maisons crûment colorées (à faire fondre les éventuels verres de contact des bons touristes qui s’y pressent en rang d’oignon) paraissant sorties d’une boîte de jouets pour être égrenées le long des indolents canaux…

 

Couleurs douces ou sirupeuses de Jaipur, mais couleurs trompeuses…

 

Si les couleurs, dans le langage courant, servent souvent de trop facile métaphore, de « révélateurs » convenus de sentiments humains ou de situations stéréotypées (être d’une « humeur noire », une gentille petite « oie blanche », le gros Roger a « vu rouge » et a collé une belle mandale au petit Dédé, etc.), l’on peut dire, pour suivre (provisoirement) cette même ligne, que la vie des enfants de Jaipur n’est pas rose, ni même doucereusement orangée avec un délicat liseré blanc en guise de cadre protecteur. Certes, ils vivent dans un monde coloré des plus chatoyants et des plus profus (voir Trois femmes vives), dans une sorte de gigantesque lanterne magique aux projections chromatiques inépuisables, que ce soit dans la physique même de la ville, dans sa pierre, dans ses commerces, dans ses maisons, ou dans la vêture de ses habitants, mais sans faire injure à leur sens esthétique dont il n’y a aucune raison de douter qu’il soit aussi affûté que dans toutes les cervelles enfantines de la planète, on peut supposer qu’ils se foutent éperdument de l’ « esthétique » de leur ville, étant par milliers abandonnés, livrés à eux-mêmes, jetés dans la cruauté d’une lutte permanente pour la survie, entassés dans des bidonvilles qui bien souvent ne veulent même pas d’eux et les bannissent dans le « monde extérieur », déscolarisés prématurément, privés de tout repère dans la société comme dans leur propre famille, enfin ne connaissant que la rue pour tout domicile et les plus improbables expédients pour tout moyen de subsistance. Marcel Proust, « idole » de notre littérature, et plus tard l’immense Benny Levy, ont profondément médité non seulement sur le ridicule, sur l’absurdité, sur le snobisme, mais aussi sur le danger pour l’esprit humain (occidental en particulier) que pouvait représenter l’ « idolâtrie esthétique », c’est-à-dire une posture qui consiste à ne voir le monde que sous l’angle de la seule beauté (naturelle ou artistique), et l’homme sous l’angle du seul « génie » de quelques-uns, au mépris de toute autre considération, notamment morale, sur le monde et sur la condition humaine. Les enfants des rues de Jaipur m’ont administré, ce jour-là, loin de mes souvenirs pourtant précieux des textes de Marcel et de Benny, une sévère mais nécessaire piqure de rappel, crevant brutalement la « bulle esthétique » dans laquelle je m’encroûtais mollement depuis quelques jours, au cours desquels j’avais dérivé bourgeoisement, sans doute rempli d’une inconsciente mais dégueulasse autosatisfaction, parmi les mille beautés de la ville…

 

Sur cette photo, prise dans un faubourg de Jaipur où je m’étais plus ou moins paumé, on en voit quelques-uns proposant des graines à des acheteurs absents, mais pour une foule d’oiseaux quémandeurs. Ceux-ci ont débarqué en masse, attirés, aimantés, occupant tout l’espace disponible, sur le sol comme sur les fils tendus au-dessus des jeunes vendeurs et des femmes qui les accompagnent. Le petit gosse à gauche, tourné vers eux, a l’air de vouloir parler à la foule compacte des oiseaux. Peut-être le fait-il. Sans doute ne sait-il rien de Saint François d’Assise prêchant aux oiseaux. Mais plus sûrement encore, il en sait tout, mieux que bien des théologiens confits de « savoir religieux », lui qui vit avec ces modestes et anonymes volatiles, parmi eux, dans le même dénuement, et comme eux, dans l’ « espoir que le créateur donne le vivre et le couvert sans avoir à s’en inquiéter »

 

François d'Assise et les oiseaux

François d’Assise et les oiseaux, d’après une oeuvre de Giotto

 


 

Lien : un article intéressant sur François d’Assise dans cette page où l’on trouvera un extrait du “Prêche aux oiseaux”, dans lequel François dit entre autres choses, s’adressant aux oiseaux : “Le créateur vous donne le vivre et le couvert sans que vous ayez à vous en inquiéter”…

 


 

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