Photogénie

Photo © Thierry Bellaiche

 

 

Je ne suis pas, je n’ai jamais été, je ne serai jamais « anti-flics ». Enfin, ce dernier « jamais », mis au futur, est peut-être un peu optimiste, ou un peu imprudent (deux dispositions revenant parfois au même, ou la première produisant les mêmes résultats que la seconde). Disons donc plus prudemment que, ne l’étant pas par « sensibilité », et n’ayant jamais eu de raison de l’être par expérience, j’espère ne jamais avoir à le devenir, anti-flics. Ne jamais plus trouver dans l’évolution de notre histoire des raisons sérieuses de l’être. Car disons aussi, pour être gentil, qu’il faut être assez moyennement intelligent pour considérer qu’une société pourrait se passer de « forces de l’ordre », comme on les appelle couramment, ou – moins futé encore – que les flics seraient tous par vocation, par principe, par nature, des individus peu recommandables, des brutes épaisses, les suppôts d’un fascisme plus ou moins rampant selon le régime en place, y compris lorsque celui-ci se prévaut d’être une « démocratie ». Certes, je ne songe qu’avec une joie modérée aux régimes ou aux circonstances dans lesquelles l’institution policière se place au service de conceptions iniques de l’organisation sociale et de la vie humaine, basées par exemple sur un principe d’inégalité fondamentale entre les hommes, dans le grand style Apartheid ou – pour ne pas avoir l’air d’aller chercher si loin ce qu’on trouve hélas si facilement dans les poubelles encore malodorantes de notre propre histoire – régime de Vichy, lequel avait décrété, sans même avoir besoin de l’ « inspiration allemande » et se précipitant même avec un zèle remarquable au-devant de ses volontés, qu’il valait mieux se passer et tant qu’à faire, se débarrasser complètement, d’une partie de la population, au motif que celle-ci n’avait pas la bonne « physionomie religieuse » et prétendument raciale. Au terme de quoi, incapable de reconnaître les individus composant cette partie indésirable de la population, ledit régime a inventé le badge coloré destiné à les estampiller de force, histoire de rendre visibles et reconnaissables en tant qu’appartenant à cette catégorie indésirable ceux qui –contrairement d’ailleurs à ce que voulait faire croire dès octobre 1941 la tristement fameuse expo-collabo « Le Juif et la France » de ce crétin de Georges Montandon, auteur du non moins tristement célèbre ouvrage « Comment reconnaître le Juif ? », dans lequel il donnait les recettes anthropologiques d’une reconnaissance « infaillible » de la « race juive » –, ceux qui, donc, ne l’étaient nullement auparavant.

 

Mais ces circonstances historiques particulières, ici ou ailleurs, aujourd’hui ou en d’autres temps, ne doivent pas faire du flic, disons en temps ordinaires et sous un régime relativement démocratique, l’image même du salopard à la solde des pires desseins d’un Etat qui serait (de quelque façon qu’il prétende lui-même se présenter) nécessairement dictatorial ou totalitaire. Il est vrai que c’est un quasi sport national en France d’accuser la police d’être fasciste ou fascisante (le fameux « CRS, SS ! » des gentils étudiants de 1968 résonne encore aujourd’hui dans des millions de têtes plus ou moins bien faites) et l’Etat lui-même de n’être qu’une sorte de fausse démocratie qui ne “tiendrait”, ou ne pourrait se prétendre telle, que grâce au hochet très intermittent et aimablement illusoire des diverses élections. Derrière ce joli masque souriant, bien évidemment, nous n’aurions que le visage vérolé d’un Etat répressif, manipulateur, inquisiteur, policier, non pas en un sens positif ni même neutre (le simple et nécessaire « maintien de l’ordre » par exemple), mais en un sens forcément dirimant ou liberticide – comme on néologise maintenant. Ceux qui, vivant en France, se sentent tout à fait assurés de cette funeste « réalité française »cachée derrière le « rideau de fumée » de la démocratie et de son malingre supplétif – les élections – devraient aller faire un stage de quelques mois dans des contrées riantes telles que la Corée du Nord ou l’Arabie saoudite, après lequel (si toutefois ils avaient la chance de ne pas y rester et de réintégrer leurs douces pénates) ils réviseraient peut-être (même pas sûr, pour certains d’entre eux, très déterminés à privilégier ce qu’ils croient sur ce qu’ils voient et même sur ce qu’ils vivent) leurs définitions relatives de ce que sont une dictature (nécessairement secondée par une police de la même eau) et une démocratie.

 

J’ai remarqué cependant, après avoir été amené à photographier pas mal de flics en diverses circonstances, telles que manifestations, rassemblements et autres défilés populaires, que l’image ainsi gravée ne restituait pour ainsi dire jamais une « bonne image » de la police, sans d’ailleurs que, le moins du monde, je n’aie cherché à infuser dans ce constat « négatif » une quelconque intention malveillante ou dévalorisante. Je me contentais de photographier, sans chercher à tenir un « discours » particulier. Mais le fait était – me semblait-il du moins en consultant et en comparant ces photos plus tard – que la police y apparaissait toujours sous un angle dur, sévère, antipathique, patibulaire, dans une sorte de fatal mauvais rôle qui lui collerait à la peau… ou à l’uniforme. Et très souvent d’ailleurs, par contraste, la bonne foule populaire n’en paraissait – à l’intérieur d’une même photo, par exemple, montrant à la fois des policiers et des manifestants – que plus sympathique, plus familière, plus « libre », plus conforme au cliché d’une humanité débonnaire, brouillonne, vivante, comme si ces rôles respectifs étaient prédestinés, inamovibles, non interchangeables, et même essentialisés à travers une frontière invisible mais infranchissable entre le bon peuple chantant et ses roides gardes-chiourmes. Fallait-il en conclure que police et photogénie étaient deux choses incompatibles, qui ne pouvaient en aucun cas se « rencontrer » ou s’harmoniser ?

 

En réalité, ce n’est pas tant que les flics ne soient pas « photogéniques », ce qui serait absurde, car la photogénie ne vient jamais du sujet, mais du regard que l’on porte avec plus ou moins de perspicacité ou de sens esthétique (voire affectif) sur lui. C’est plutôt, me semble-t-il, que s’il existe une « photogénie policière » – et pour ne parler ici que des flics de base, ceux qui exercent leurs fonctions en uniforme dans l’espace public –, elle a toujours l’air de s’exercer sur le fond au détriment des flics eux-mêmes, ou plus exactement au détriment de leur fonction, de leur rôle, de leur identité morale, de leur humanité, comme si la représentation photographique les condamnait à les enfermer dans l’image de cerbères antipathiques, rugueux, roides, fermés, armés, engoncés dans un uniforme et dans une posture faits pour inspirer au minimum la méfiance, la défiance, et bien souvent une sorte de regrettable et injuste rejet. Nous voyons des « représentants de l’ordre » dans leurs fonctions à côté de la population « normale », et ce qui nous vient à l’esprit, ce n’est pas l’idée de la simple et évidente nécessité de l’ordre qu’ils représentent, mais plutôt celle d’une présence inquiétante, contraignante, oppressante, comme s’ils n’étaient là que pour plomber l’esprit de fête ou de lutte, assombrir de gros nuages noirs un limpide vent de liberté ou – comme l’éructait un jour en toute simplicité un manifestant dans mon oreille meurtrie, tandis que j’essayais de faire un cadre valable – pour « faire chier le monde ».

 

Ce jour-là, pace de la République, c’était un rassemblement de Tamouls pour je ne sais plus trop quelle cause indispensable à leurs yeux, et les yeux de Tamoul, ma cocotte, ça n’a rien de banal. Mais trêve de poussée terminale et déplacée de fièvre Vermot, je trouvais l’ambiance plutôt sympathique, calme, bon enfant, et c’est d’ailleurs sous les traits d’un enfant au visage grave que m’apparut un instant intéressant à fixer, ou mieux, un aspect significatif du rassemblement. Car si l’enfant, à n’en pas douter, était « photogénique » (comment ne l’eût-il pas été, ne le sont-ils pas toujours – un peu comme les chats –, ces cher anges, qui rendent gagas tous les parents, non-parents, saints et caïds, hommes de bien et hommes de main, photographes en panne de curiosité ou d’inspiration, et autres débiteurs de Poulbots à la chaîne ?), la présence policière sans visage qui l’encadrait ne l’était pas moins, bien qu’à son corps défendant, elle paraisse ici foutrement menaçante, et massive comme les deux rogues piliers fessus d’une citadelle imprenable.

 

Effet fort arbitraire du cadre photographique… lequel cependant semble vouloir « tenir un discours » ou « faire passer un message ». Le petit enfant innocent à la mine préoccupée, encadré par l’anonyme et implacable sévérité policière… Connerie. Ce jour-là, du reste, tout s’est bien passé entre Tamouls et policiers, pacifiques les uns et les autres. Qu’y puis-je, moi, si la présence policière, associée aux plus funestes (et bien-pensantes) idées de répression, « aidée » de surcroît par la douce (et bien-pensante) photogénie d’un visage d’enfant, est toujours un peu malencontreusement photogénique ?

 


 

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