Las Vegas (monde réel)

Photo © Thierry Bellaiche

 

 

« En me retraçant ces détails, j’en suis à me demander s’ils sont réels, ou bien si je les ai rêvés »

Gérard de Nerval, Les Filles du Feu (Sylvie, chapitre « Châalis »)

 

 

La tour de Vegas m’apparut comme dans un rêve. Un sale, très sale rêve. Putain, j’aurais bien aimé. J’aurais de loin préféré, pas photo. Qu’est-ce que ça peut foutre, un « mauvais rêve » ? A la rigueur, c’est même plutôt bien, on a toujours le plaisir de réaliser que « ce n’était qu’un rêve », et le réveil, ou en tout cas ce qui fait office de retour à la conscience, n’en est que plus heureux : ouf, c’était pas vrai ! J’ai flippé ma race au moment où, dormeur paisible, je vivais la situation du cauchemar, quand j’étais plongé dans cette horreur indescriptible, à croire vraiment que j’allais pas m’en sortir, que c’était plus réel que réel, mais une fois revenu parmi les vivants, de retour dans le monde réel, même si je le trouve pas terrible en temps normal, là je le trouve foutrement radieux, même cette vieille connasse de voisine de palier avec ses cancans et son boucan qui s’arrêtent jamais, je l’adore ! Je pourrais aller sonner chez elle et lui rouler une grosse galoche ! Tout sauf le monde tordu que je viens de quitter grâce au divin réveil ! Et qu’il reste où il est ! Dans les limbes secrets et imprévisibles des visions nocturnes !

 

Mais là… J’ouvre un œil… Dans le vague de ma conscience, entre deux volets noirs façon obturateur détraqué, j’entrevois la cime d’une haute tour, très loin, isolée, détachée sur un ciel délavé. Qu’est-ce que c’est ? La dernière image d’un rêve ? Que s’est-il passé ? Qu’est-ce que je fous là ? J’ai vraiment roupillé ? C’est dur sous mes fesses, pas du tout un moelleux matelas, ni chez moi ni dans une douillette chambre d’hôtel… Je pose une main sur le sol, je tâtonne, c’est dur et froid, un peu poussiéreux aussi… La mémoire me revient peu à peu… Non, c’est pas l’image d’un rêve, dans le genre de « la dernière avant de retrouver le funeste et pourtant parfois salutaire monde réel »… Non, c’est le monde réel. Et c’est ma nuit qui a été funeste, oh oui, bien pourrie, j’aurais mieux fait d’aller pioncer hier soir, et de faire le plus foutrement mauvais rêve possible… Au réveil, on serait quand même venu m’apporter mon petit dej avec un grand sourire et de jolies petites fesses… Et j’aurais été le plus verni des connards qui font des rêves pourris.

 

On dit toujours, histoire de s’exonérer de tout, que c’est le jeu qui vous dépouille. Mais non connard, c’est toi qui joues, c’est pas le jeu ! Donc c’est toi-même qui te dépouilles ! C’est toi qui décides de balancer ton fric dans le trou noir de la « chance » ! Chance mon cul ! Je me suis auto-dépouillé au casino du Caesars Palace hier soir. Je sais pas ce qui m’a pris. Mais pas du tout. J’ai toujours dit que je n’étais pas joueur. Trop près de mes sous : ça protège… Pas envie de perdre bêtement la précieuse caillasse, faut vraiment être trop con, je suis au-dessus de ça. Je laisse ça aux blaireaux internationaux qui donnent rendez-vous à leur ruine dans la bonne cité de Vegas. Mais là… J’ai balancé à la roulette presque tout ce qui me restait de dollars. C’est-à-dire un bon paquet, en fait… J’ai dû être contaminé par « l’air ambiant »… J’ai cru en ma chance, ça m’a submergé d’un coup, j’ai rien compris… J’ai insisté, insisté, insisté… Quand j’ai compris que c’était foutu, j’ai eu la « lucidité » de garder un peu de fric dans l’idée d’aller me payer une bonne murge au bon vieux Jack Daniel’s… Ce que j’ai fait, donc… Et pas qu’un peu… Le barman m’adorait ! Je lui ai laissé jusqu’à mon dernier dollar… J’étais quasiment vautré la tête penchée sur le comptoir… Et les mecs du cru, les habitués, les bons gros Ricains, ils me mataient dans ma dérive, ils se fendaient la gueule comme pas possible… Ah ces Français, ils sont à se tordre ! J’ai dû bafouiller un truc du genre « bande de nazes, sans La Fayette vous seriez des rosbifs en terre indienne, avec un gros balai dans le cul ! », mais en fait je crois plutôt que j’ai rien dit. Je me suis tiré en titubant et en marmonnant la Marseillaise et j’ai dû atterrir sur ce foutu trottoir… J’ai peut-être roupillé un peu, finalement… Pas sûr, en fait. Mais oui, ça y’est, je me souviens maintenant… Je n’arrivais pas à décoller mon regard certes un peu embrumé de ce grand T que je voyais trôner en haut de la tour. Dans mon état vasouillard, j’avais l’impression de m’y accrocher comme pour ne pas sombrer complètement, les bras agrippant les deux barres horizontales du grand T. C’est qui, ce T ? Ça peut pas être moi pourtant… Et pourquoi pas, merde ! Mais non, mais oui, c’est ce fameux Trump, le milliardaire, c’est écrit sur l’autre face de l’immeuble !

 

J’ai fini par me relever, effort d’importance. Résultat vacillant. Je me souviens m’être dit que ce bonhomme en haut de la tour ne devait pas avoir les mêmes problèmes que moi ce matin, ni aucun autre matin. C’était en juin 2008. Obama serait élu pour son premier mandat cinq mois plus tard. Il fallait que je me mette sérieusement sur le coup de trouver du fric pour continuer ma route… ou pour rentrer chez moi.

 

 

Las Vegas, Trump Tower (détail 1)

Las Vegas, Trump Tower (détail 1)

 

Las Vegas, Trump Tower (détail 2)

Las Vegas, Trump Tower (détail 2)

 


 

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2 Comments

  • comment-avatar
    Simon t 7 décembre 2016 (22 h 24 min)

    Énorme !!! Super immersion . Tu t es bien plié à Las Vegas.
    Bon je vais lire la suite 😉

    • comment-avatar
      thierrybellaiche 8 décembre 2016 (10 h 58 min)

      Merci mec ! C’est vrai que le feuilleton de Vegas continue, tu verras, ça s’arrange pas vraiment pour le « héros » de cette lamentable déambulation dans ce trou lumineux…