One shot, One Kill

Texte © Mélanie Talcott, extrait de son ouvrage, Les microbes de Dieu 

 

IMPROMPTU N° 109

 

 

Un mot de présentation…

L’écriture est (ou aimerait tendre à être) une sorte de musique que l’on entend ou que l’on n’entend pas. Que l’on reçoit ou que l’on ne reçoit pas. Qui nous touche et nous émeut, parfois nous bouleverse… ou non. C’est une loi. Celle de la « subjectivité » sans doute, de la « sensibilité personnelle », les goûts et les couleurs, etc. On connaît la chanson… J’ai connu des gens très bien sous tous rapports (je place une ironie facile dans cette expression mais sérieusement, c’était vrai aussi, c’était vraiment des gens très bien) qui se pâmaient d’admiration pour – exemples « au hasard » – Marguerite Duras, André Gide ou Jean Cocteau (auteurs à l’égard desquels j’ai la plus radicale et définitive insensibilité, ce qui faisait sans doute de moi, aux yeux de certains de leurs admirateurs, le parangon du parfait connard), et qui ne voyaient ni de près ni de loin l’intérêt de la littérature produite par – toujours au hasard – des écrivains comme Marcel Proust, Georges Bataille ou Francis Ponge, écrivains que pour ma part je place au plus haut, sans pour autant m’imaginer que seraient de parfaits connards tous ceux qui ne partageraient pas cette « sensibilité ». Il n’y a pas que la littérature (et encore moins la « culture ») dans la vie, et je préférerai toujours quelqu’un de complètement insensible au vertige proustien mais qui me semblerait avoir du cœur ou de la « grandeur d’âme », au plus chevronné spécialiste de La Recherche qui me semblerait être une personne veule, mesquine, lâche, ou d’un snobisme tout verdurinien… (toute ressemblance avec des personnes existant, etc…).

Je n’ai lu que quelques textes de Mélanie Talcott dans son site, « L’Ombre du Regard » (dont le sous-titre, « Etre… Ne pas paraître », manifeste une philosophie assez claire et parfaitement conforme à tout ce que j’ai pu lire d’elle), et j’ai été immédiatement emporté dans cette musique par l’émergence de laquelle, dans notre lecture d’un texte ou d’une œuvre, nous savons que nous sommes « chez nous » et que nous pouvons nous laisser aller à ses contours, à ses charmes, à sa « volonté ». Riche et tenue sans être affectée ou apprêtée, conciliant une certaine recherche de complexité avec un grand naturel d’où toute préciosité est exclue, son écriture s’impose d’elle-même à une écoute attentive quant au fond (car la démarche de l’auteur est tout sauf futile et frémit en permanence d’idées et de sentiments impérieux), et – pour ce qui est de la forme – sensible aux élans d’une syntaxe souvent audacieuse, faite de rythmes longs et maîtrisés. Mais l’on sent également, de façon constante, à fleur d’écriture, et quelque soit le sujet ou le « genre » abordé (critique littéraire, billet philosophique, réflexion introspective…), un cœur qui vibre… de tout ce qu’un cœur vaste et généreux peut ressentir : colère titanesque, intolérable sentiment d’injustice, amour extrême, désespoir noir sur l’état du monde, ironie à la cisaille, folle volonté de convaincre, solitude abyssale, amertume douloureuse, passion absolue des mots… Comme chaque fois que nous sommes confrontés à l’expression entière, intègre et sincère d’une personne – et à condition que nous soyons dans les mêmes dispositions –, nous manifestons nos propres réactions, nos propres convictions, qui peuvent être d’adhésion, de scepticisme ou de franc désaccord avec ce que nous en recevons. Il m’est arrivé de « sentir » que je ne me trouvais pas toujours en « accord parfait », ou en harmonie indiscutable avec les idées, avec les « passions », avec les partis-pris que défend Mélanie avec tant de fougue et de talent. Quelle importance ? Je trouve, d’une façon générale, que les différences ou les clivages qui s’établissent entre les personnes, sur le plan des seules idées ou pire, des seules idéologies, sont d’un ennui prodigieux et surtout d’une grande pauvreté (et cependant, bien des personnes se soumettent et acceptent entièrement ce type de séparation radicale avec les autres). Cela ne fait que réduire les individus à leurs « idées », à leur « convictions », occultant ainsi les dimensions – peut-être plus subtiles et plus vraies – de leur être qui précisément leur permettraient de communiquer avec les autres (« malgré tout », pourrait-on dire), et non de s’en séparer radicalement « au nom des idées ».

C’est parce que j’ai été sensible à son travail, à son tempérament, à sa musique, que j’ai demandé à Mélanie Talcott si elle voulait bien en offrir un fragment aux « Impromptus ». Je suis fier qu’elle ait accepté, et je la remercie de tout cœur…

 

Ce texte, fort, dur, d’une grande âpreté et d’une grande beauté en même temps, fait partie, comme l’a souhaité Mélanie Talcott pour cette contribution, de son ouvrage Les microbes de Dieu, dont vous pouvez retrouver un descriptif complet et que vous pouvez vous procurer en suivant ce lien (dans le site Les livres de Mélanie Talcott) : Les microbes de Dieu 

 

En outre, vous pouvez lire ses formidables articles dans son blog, qu’il vaudrait peut-être mieux appeler son journal littéraire, L’Ombre du Regard, où vous découvrirez des bijoux d’écriture et d’intelligence…

 

 

*

“One shot, one kill”, par Mélanie Talcott, extrait de Les microbes de Dieu 

 

Je ne me rappelle plus combien de temps j’ai déambulé, ni pourquoi j’ai pris une direction plutôt qu’une autre. La guerre enlève toute référence à l’urbanisme. Les ruines se ressemblent toutes. Des caries de pierre flottant sur des monceaux de gravas. Des façades aux fenêtres émasculées dont les orbites noires et vides laissent toujours aux voyants une impression de tâtonnement, des murs abattus par la trace des impacts de balles, d’obus et de roquettes de mortiers figurant l’enfer des vivants et partout, les mêmes chiens efflanqués qui parfois ramènent dans leur gueule affamée un tibia ou un fémur lardé de chair humaine. Je ne me rappelle plus non plus pourquoi je me suis arrêtée sur une place plutôt que sur une autre, ni pourquoi une femme portant de l’eau ou des enfants joueurs armèrent ou non mon obturateur. Tout dépend toujours de la lumière, c’est le sang des photographes. Mais je me souviens parfaitement avoir poussé la lourde porte du cimetière. Un acte manqué, l’inconscient aurait opiné un psy. Sans doute ! Mais avec l’alcool, cette éternité de pierre est la seule chose qui me réconcilie avec l’humanité, elle y retrouve enfin sa réalité. J’en ai toujours aimé le recueillement qui en déchire le silence et où qu’ils soient, tous les cimetières me rappellent invariablement le Père Lachaise. C’est là où très jeune, j’ai pris mes premières photos avec mon Minolta SRT 101. Photographier le vivant m’était violent et l’est toujours. Les morts au moins ne protestent jamais. J’y ai passé des journées entières à apprivoiser dans la rigueur ou l’exubérance des tombes, la marque de l’humain. Là, la démesure et l’orgueil. Ici, l’effacement, presque l’aridité qui habille l’humilité ou la certitude d’un au-delà plus prometteur. Je m’y suis fait de belles frayeurs à la nuit tombée quand les yeux blancs des personnages habillant de leurs statuaires métalliques les chics mausolées, se faisaient regard. Un jour, je me suis lancée, le baptême du feu. Ma première image fut celle de femmes stériles et d’hommes impuissants se frottant contre la statue de Victor Noir. Ce cimetière aurait été sans doute comme tous les autres, avec son quadrillage de tombes s’organisant suivant l’espace, l’époque et le cadastre, si ce n’est que la mort s’y était faite vorace et exigeait quotidiennement tel le dieu Moloch, son quota de sacrifices. Des rectangles, plaies béantes de terre fraîchement remuée, s’ouvraient en lignes serrées. Sur les épaules des hommes, dansaient des linceuls blancs dans une avancée chaotique, rythmée par leurs pas. D’autres allaient courbés en deux, serrant contre leur poitrine des dépouilles d’enfants, parfois enveloppées de sac plastique. Je sentis sous mes pieds leur martèlement chuintant s’arrachant de la terre boueuse. Il n’y avait plus de pleurs tant les yeux étaient rougis de larmes. La tristesse les enveloppait de sa fatigue résignée, la douleur taisait ses cris dans l’épuisement des poitrines. Je pris quelques photos, tiraillée entre l’hésitation et la gêne. Toujours, cette impression d’être un paparazzi de l’indicible. Une femme passa devant moi, hébétée, portée plus que soutenue par deux hommes. La suivait, agrippée à son manteau, une fillette. C’est alors que je remarquai l’inhabituel, la cadence anormale de leur marche trop rapide. Ils se dirigeaient en courant vers les sépultures récemment creusées, y déposaient leurs fardeaux sur lesquels parfois ils jetaient des fleurs, leur rendant fébrilement un ultime adieu, avant de repartir en courant, cédant la place à ceux qui les suivaient dans la file. Une jeune femme me regarda, puis se frappa la poitrine du plat de sa main avant d’y dessiner de son index, une croix. Tout à coup, sa tête gicla en lambeaux rouges, confettis de chair qui aspergèrent mon visage. Mes poumons ne furent plus que clameur. Je hurlais et tous se mirent à beugler avec moi, à cavaler en tous sens, terrifiés par le cri qui se nouait dans leur gorge. Sniper… Sniper !

 

Les corps se jetèrent à terre, instinct de chair épouvantée. Les linceuls salis de boue, éparpillés comme des marguerites coupées. Et le cri répété, de bouche à corps, Sniper… Sniper. Les croix blanches, périscopes se dressant comme des imprécateurs justiciers fustigeant notre terreur, m’en-traînèrent dans leur chute. Mon visage enfoncé dans la boue distillant son goût fadasse. Tétanisée. Mon ventre se fit l’écrin de mes Leicas. Ils s’y incrustèrent durement et ne bougèrent plus, comme nous tous. Que la terre s’ouvre, qu’elle nous engloutisse ! Qu’a-t-on fait au Bon Dieu pour mériter ça, bordel ?! Ne plus respirer, ne plus bouger, faire le mort. Être mort pour qu’elle passe son chemin. Viens mon amour, on va jouer au ball-trap… Combien sont-ils ces dégommeurs de l’ombre ? Détonation, claquement, sifflement, impact. Tout le reste est silence. Dans le dessillement vertical de mes yeux, seule chose encore en vie, jaillissent des éclats de pierre, des mottes de terre et le tressautement des corps fusillés. J’ai peur. One shot, one kill. La distance assassine, précise, patiente. Je le sais, je l’ai déjà vu. Pourquoi l’ai-je oublié ? Les enfants, cibles pour harponner les adultes. One shot, one kill. Dans la tête pour les filles et les femmes, mères potentielles. Le viol par les balles. Je suis trop vieille. Je n’aurai plus d’enfants. Ma petite fille est morte. J’ai peur. J’ai froid. La terre aussi est prostrée, humide. Je crois que je me suis pissée dessus. On dit que juste avant de mourir notre vie nous refait son film au ralenti ou en accéléré. J’ai dû trop en voir, je ne visionne rien du tout. Qu’ont-ils vu ma petite fille et mon compagnon ? Je n’en peux plus. Tant pis, je me lève. Cela fait combien de temps ? Une minute, cinq minutes, une heure ? L’éternité est vivante, rampante, longue, éternelle. Un autre cri, sourd comme un murmure. Ils l’ont eu, ils l’ont eu ! Les corps qui se déchaussent de leurs cercueils de boue, se secouent. Les mains qui palpent ceux qui ne bougent plus. Des pleurs, des cris, des hurlements à repousser le ciel. Je me lève. Je suis vivante. A côté de moi, une petite fille du même âge que la mienne avec ses yeux grands ouverts et son ventre en charpie rouge. Elle me regarde, mais je suis seule à la voir. Sa mère est cul par-dessus tête quelque part parmi les cadavres. Suis-je vivante ? Je tombe à genoux. Je gueule, je hurle, je pleure. « C’est un beau jour pour mourir, c’est un beau jour pour mourir… » Les mots tournent dans mon cœur, absurdes. J’ai deux côtes cassées. Je m’évanouis.

 


 

 

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