Un voyage (VI)

Photos © Thierry Bellaiche

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L’Opiacé qui arrête le mal d’entrailles / arrête aussi le Temps / allonge les heures / élève la Tour / et rappelle les siècles révolus / rendant la ville aux Temples et aux Dieux /

Henri Michaux, Moments. “Traversées du temps” (III – Ombres pour l’éternité)

 

 

Des souvenirs de différentes époques de ma vie sont remontés vivement, violemment, à la surface. J’ai rien pigé. La vague en pleine gueule. Je jure sur la tête de ma descente de lit que tout ce qui va suivre s’est bien produit à un moment X de cette nuit-là, face à cette file d’attente, a bien creusé une route dans ma tête déroutée, même si, par l’artifice – et les lenteurs… – de l’écriture, et les développements pesamment linéaires et successifs qu’elle impose, je n’ai pas d’autre choix que d’en décomposer aujourd’hui des mouvements, des poussées, des surgissements, qui – dans la situation totalement incontrôlable que je vivais – furent sinon simultanés, du moins tellement rapides dans leur jaillissement séquentiel (comme en rafale photographique) qu’ils semblaient arriver « en même temps », comme qui dirait « ça se bouscule au portillon »…

 

Ces souvenirs se connectaient facilement entre eux (ce qui n’avait jamais été le cas jusqu’à ce moment, n’ayant toujours existé dans ma mémoire que séparément, échelonnés dans le temps, en cellules mnésiques individuelles), formant une sorte d’image globale harmonieuse, du moins au regard de la notion assez vague d’harmonie que je pouvais avoir dans ce moment.

 

« L’homme est-il bien de ce monde ? », la question absurde, absurdement martelée, rencontrait une faille… une trouée lumineuse… une issue de secours… un écho dans le passé. Une cascade d’échos dans le passé. Ils viennent de différents points de mon passé et semblent vouloir prendre une place précise maintenant, un à un, comme des notes, des accords, sur nouvelle ligne mélodique.

 

Je vois traîner un livre. Sur une table basse. Salon de l’appartement familial. Années 70. Enfance et adolescence. Dix, onze, douze ans peut-être. Plutôt dix je pense. Je vois traîner ce livre, dont la couverture montre un chandelier à sept branches. J’entends des rires. Mes parents, avec des amis et de la famille. « Alors comme ça, on vient de l’espace ? ». Rires. « On vient tous de l’espace ? ». Rires. « Surtout toi Simone ! ». Rires. « Tu t’es pas vu Pierrot ! Où est-ce que t’as garé ta soucoupe volante ? ». Rires. « C’est peut-être pas si con ce qu’il raconte cet empafé ! ». Silence… « Qu’est-ce que tu veux dire Pierrot ? ». C’est mon père qui demande. « Ben si on venait vraiment de l’espace ? ». Mon père ouvre de grands yeux. « Enfin Pierrot, tu vas quand même pas croire à ces élucubrations ! Là on fait que se marrer avec ça ! ». Pierrot essaie de sourire. « Il nous aime pas le type qui a écrit ça, je te l’accorde… Mais ça lui donne pas forcément tort sur tout ». Mon père se lève. « Pierrot, tu délires ! Tu sais qui c’est ce mec ? Tu sais qui c’est ?? ». Mon père pointe le livre du doigt. « Oui, je sais qui c’est ». Pierrot regarde mon père d’un air de défi. « Pourquoi t’as acheté son livre alors ? ». Mon père se raidit. Ça chauffe entre Pierrot et mon père. « File dans ta chambre ». C’est ma mère qui me somme. Je ne bouge pas. « DANS TA CHAMBRE ! ». Ils me font tous chier. Un dernier coup d’œil au chandelier, sur la couverture. Lumineux sur fond noir. Je me casse en faisant la gueule. Après ça, le livre a disparu de la maison. Plus jamais vu. Jamais demandé ce que c’était.

 

Une dizaine d’années plus tard. (dingue, dans le même temps que ces souvenirs – précis, secs comme des coups de lanière – jaillissent et s’entrechoquent à une vitesse folle, je me mets à mitrailler de plus belle la file d’attente dont les « créatures » qui la composent m’éblouissent et m’absorbent de plus en plus). Je traîne du côté des quais des bouquinistes, vers le pont Marie. Je farfouille dans les boîtes collées aux parapets. Rien de particulier à dénicher, simplement j’aime bien faire ce grand tour, quai du Louvre, quai de la Tournelle, quai Voltaire. Je m’approche d’une nouvelle boîte. Je fais défiler quelques livres posés verticalement, clac, clac, clac, clac. Du Barrès, du Bloy, du Rebatet, du Brasillach, du Bardèche, du Benoist-Méchin, du Céline… Que de talent, du génie parfois, mais que de bons gros enculés. Belle brochette d’antisémites viscéraux certifiés conformes. Clac, clac, clac. D’un seul coup, le chandelier lumineux sur fond noir. Je n’ai rien oublié. Livre sous plastic. (je reste très concentré, comme le long d’une ligne parallèle, sur mes cadres en direction de la file d’attente dont les formes ne cessent de varier et de m’enchanter, tandis que la mémoire, elle, tire son propre fil). Je me renseigne auprès du bouquiniste. Il me regarde d’un air entendu. « Ah, Les Juifs de l’espace… Marc Dem… 1974… Je vous le recommande. Une pièce rare ». Je lui demande de m’en dire un peu plus. Il ne se fait pas davantage prier. « L’auteur – m’explique-t-il –, un certain Marc Dem, Demeulenaere de son vrai nom, collaborateur régulier du journal Minute et responsable d’une lettre confidentielle destinée aux amis de Monseigneur Lefebvre, développe dans ce livre une thèse à laquelle il faut bien reconnaître – susurre-t-il avec une sorte de sourire complice, sûr de son effet – le mérite d’une certaine audace : si les Juifs ont toujours été incompris, pourchassés et oppressés par tous les autres peuples depuis des millénaires, c’est parce qu’ils ne sont pas de ce monde… (le bouquiniste me fixe, suspendu, un roulement de tambour dans les yeux)… Les Juifs sont d’origine extraterrestre ! C’est exactement ce que dit Marc Dem. Très sérieusement. Les Juifs sont arrivés de l’espace. Et Jésus, qui en faisait partie, s’est révolté, il a voulu déjouer les plans de leur chef, Y-H-W-H (curieux, à chaque lettre prononcée et nettement détachée par le bouquiniste dans ma mémoire, se met à corresponde une ombre précise dans la file d’attente présente), mais il s’est fait liquider par ses frères extraterrestres, qui avaient aussi le soutien d’une milice de renégats terrestres : les Templiers ». Le bouquiniste a une bonne bouille. Il me fait un peu penser à Galabru. Pas méchant. Il me scrute pour pouvoir apprécier sur ma tronche l’efficacité de son effet de surprise. Je lui achète le livre et je me casse, pour éviter qu’il me débobine toute cette passionnante théorie.

 

Instantanément, je me mets à penser à Pierrot, dix ans avant cette redécouverte sur les quais, Pierrot face à mon père. Et je me dis maintenant, en plein Manhattan – c’est de l’instinct à l’état pur, de l’instinct sans doute attisé, exaspéré par l’invasion physiologique du glucocorticoïde de synthèse, et non pas exactement une « pensée » –, je me dis qu’il avait raison, Pierrot. Il avait raison de supputer que Marc Dem pouvait peut-être avoir raison. « L’homme est-il bien de ce monde ? ». Question bête s’il en est… venue je ne sais d’où… de quel espace mental ? Question qui m’a valu de me sentir aussi bête qu’elle lorsque j’y ai répondu par simple réflexe, en l’espèce d’une idée préconçue de moi-même. Une idée de moi-même en ennemi de l’humanité. Puis je me suis rendu compte assez rapidement qu’il s’agissait là d’une voie trop convenue, trop facile pour être satisfaisante, pour contenir assez de vérité. Mais la question se met à glisser autre part…À se transformer, à s’aiguillonner, à se nourrir d’une énergie nouvelle, un peu comme mon propre métabolisme sens dessus dessous l’a été par l’intrusion anormale de ces anti-inflammatoires stéroïdiens. À prendre corps en quelque sorte, dans une autre dimension…

 

Les ombres de la file d’attente deviennent des flammes noires d’une extraordinaire intensité. Elles baignent dans une lumière immaculée qui semble émaner d’une source purement céleste. Je brûle à leur contact visuel et cependant, je voudrais me jeter de plus belle dans leur brasier. Je les vois s’allonger, se démultiplier, se dupliquer, former de tremblantes séries internes à partir d’une simple silhouette, j’entends très clairement – d’un coup, d’un seul coup, car les ombres deviennent musique – les Metamorphosis de Philip Glass, oui, clairement, très clairement, elles résonnent à mes oreilles internes comme un orage apocalyptique

 

La question absurde est happée en elles, dans ces ombres, comme dans un trou noir… Le monde ne veut pas que les Juifs soient de ce monde. Le monde considère les Juifs comme des corps étrangers. Corps astraux ? Des anomalies de l’humanité. Hors-sol. Hors-monde. Lost Tribes of Outer Space. Des ombres… Les Juifs eux-mêmes ne veulent pas être des hommes « comme les autres » dans ce monde. Voilà ce qui clochait dans la question : le mot « homme ». Voilà ce qui la rendait absurde, incompréhensible. Bien évidemment, l’homme est de ce monde. L’homme est chez lui et tient sa place dans l’ordre de la nature, sur cette planète. L’homme est ancré dans ses terres, sous tous les climats. Mais… Je – ou « quelque chose » en moi – remplace « homme » par « juif », et d’un seul coup, la question me parle, la notion d’absurdité s’évapore. Suis-je bien de ce monde ? Sommes-nous bien de ce monde ? Mes gènes me cisaillent, bouillonnent, tressautent. Des millénaires d’histoire hurlent en moi. Un épouvantable égrènement de souffrances et de rejet. Histoire de fuite en avant, histoire de haine, histoire de mort. Une interminable file d’attente d’ombres dans la vallée de la mort (le Psaume 23 du roi David, inlassablement répété dans ma jeunesse, pataugeant maintenant dans les accords obsessionnels de Philip Glass, s’intercale dans mon tohu-bohu mental : « L’Eternel est mon berger, je ne manquerai de rien… Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car Tu es avec moi… »). Mes ascendants, dilacérés sur combien de générations, fidèles au Livre qui n’était rien moins que leur monde, leur seul monde, jusqu’à moi, seul, nu, ignorant, dans cette rue de Manhattan, une nuit. Les Juifs viennent de l’espace, oui, mille fois oui : ils viennent du Livre, qui est un monde extra-terrestre. Mes gènes sont mes gènes, mais je sens très concrètement que mon corps, mon cerveau, bouleversés, métamorphosés par l’effet imprévisible, presque surnaturel d’une prise trop longue et trop importante d’une certaine substance déroutante, cherchent à me livrer une vérité inconnue, à laquelle j’éprouve une peine infinie à accéder.

 

Je pense – tandis que les ombres dansent – à Louis-Ferdinand Céline, le seul à avoir compris l’esprit talmudique de Marcel Proust. Je me souviens très exactement de cette lecture, dans sa correspondance, je me souviens qu’il l’a écrit dans ces termes mêmes, et que cela m’avait renversé. Je pense aussi à Drieu la Rochelle, qui – là encore, mon souvenir me revient dans une clarté indiscutable, c’était dans son « journal de guerre » – « excusait » Michel Eyquem de Montaigne de son origine juive en la disant « filtrée à travers les mœurs de la catholicité et de la noblesse française ». Je pense à ce Marc Dem, qui voyait les Juifs venir de l’espace, tant il ne pouvait concevoir que ces « êtres » puissent décemment appartenir à ce monde des hommes. Je me dis que certains des ennemis mortels des Juifs ont, dans leur indéracinable obsession, compris de bien profondes et de bien mystérieuses choses sur leurs « ennemis »… Je pense après tout que la vie m’a toujours parue trop compliquée. C’est très con, mais c’est très vrai, me dis-je aussi.

 

Je pense enfin que je deviens complètement dingue. Que je dois aller demain du côté de Staten Island. Il va falloir prendre ce foutu Ferry. J’ai le mal de mer, même en Ferry. J’essaie de me raccrocher à quelque chose. À une pensée « normale ». Pour ne pas sombrer. Je pense que j’aurais aimé appartenir à ce monde. Les choses auraient été plus faciles pour moi. Peut-être…

 

Ces ombres sont miennes. Elles sont les miens.

 

J’appartiens au peuple des Ombres pour l’éternité.

Je ne trouve nulle sollicitude dans ce monde.

Je lâche la rampe.

Fin.

 


 

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