Las Vegas (Vue de dos)

Photo © Thierry Bellaiche

 

Episodes précédents : Las Vegas (monde réel), Las Vegas (Roue de l’infortune), Las Vegas (Panoramas amers), Las Vegas (Hot Babes), Las Vegas (Haie d’honneur), Las Vegas (Fin du jour), Las Vegas (Errance)  

 

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A mon ami Léon, fraternellement depuis longtemps… 

 

J’ai donc fini par m’échapper de ma chambre. L’Ange exterminateur n’a pas frappé. Du moins pas encore… Et puis, plus de JB. La soif fait sortir le blaireau de son terrier… J’ai déambulé dans les grands espaces de l’hôtel, erré sous le plafond aux parasols à l’approche du grand bar, me laissant porter par l’escalier mécanique qui rejoint en douceur son relatif désert à cette heure de la journée. Je me vautre dans un fauteuil, je continue au JB, pas de raison… Pas beaucoup de monde, en effet. C’est pas plus mal…

 

Sur cette photo, cinq être humains dont aucun de nettement identifiable : le barman est partiellement dissimulé par le passage d’une serveuse vue de face mais floue ; deux clientes sont attablées, dont le visage de l’une est occulté par un plateau bien rempli tenu par une autre serveuse, et les mains de l’autre, tenant le menu, manifestent seules l’existence hors-champ de son corps complet. Quant à cette autre serveuse, saisie de dos, sa présence très nette au premier plan magnétise littéralement le regard, sans qu’elle ait besoin de nous montrer un minois que l’on imagine cependant fort agréable. Sa coupe courte aux reflets châtain sombre offre une sphère soyeuse et homogène. Sa robe noire incrustée de strass, toute vegasienne, évoque une nuit étoilée et ne tend cette belle voûte sidérale que sur le bas du corps. Mais en réalité, on ne voit, ou plutôt on n’est captivé que par une partie de sa personne : son dos.

 

La blancheur délicate et la consistance presque marmoréenne de son dos nu absorbent et renvoient toute la lumière avec une force étonnamment pure, au point que le reste du décor, pourtant bien éclairé, constellé de couleurs vives et même un peu « bruyantes », scintillant même des jeux de réfraction des miroirs muraux et de leur cadre, des bouteilles étagées, des verres alignés, du cuir rutilant des fauteuils du bar, de la barre de soutien dorée plantée entre deux banquettes aux motifs simili égyptiens, au point que ce décor un peu tape-à-l’œil, donc, en paraîtrait presque terne, ou du moins affadi, relégué vers un plan de réalité inférieur, par la luminescence ensorcelante de ce dos. On ne voit que lui, selon une expression assez juste qui signifie que voyant objectivement un certain nombre d’éléments simultanés dans un ensemble donné, on n’en voit véritablement qu’un seul qui s’en détache pour nous subjuguer. En outre, le bras gauche de la jeune femme, soutenant le plateau, forme un angle sec à l’articulation du coude mais s’arrondit par le haut pour dessiner une épaule fine et gracieuse ; sa pose à la cambrure légère, doucement incurvée et comme alanguie sans y penser donne à l’ensemble du corps une sorte d’élégance nonchalante, d’autant plus involontaire sans doute que cette jeune femme n’est pas là pour faire tapisserie ou pour minauder, mais pour s’acquitter d’une tâche ingrate à l’heure du thé des rombières de Vegas. Elle forme à mes yeux une sorte de « système » parfait dont tous les éléments constitutifs, jusqu’au prosaïque plateau surchargé signalant le caractère utilitaire de sa présence en ces lieux, jouent entre eux avec grâce et fluidité. Son dos me caresse…

 

Le dos, celui des femmes en particulier, a dès longtemps fasciné les peintres, les dessinateurs, les photographes, les cinéastes, les sculpteurs. La Baigneuse Valpinçon de Jean-Auguste-Dominique Ingres est l’un des dos les plus célèbres, mais quantité de dos émaillent l’histoire des visions des hommes. Les dos de l’Argentin Fabian Perez vivent avec la même intensité que ses femmes un peu faisandées vues de face, ce qui n’est pas peu dire…

 

En cet instant, je pense aussi fortement à mon ami Léon somewhere in the world, dont je me dis qu’il aurait adoré ce dos… C’est aussi pour lui que je le fixe à ce moment-là. Pour qu’il se le colle sur la rétine plus tard, la photographie (comme tout ce qui vise à fixer les choses avant qu’elles ne s’évaporent dans l’oubli commun) permettant ce transfert de l’instantané vers une dimension ultérieure quoique incertaine du temps. Ses dos à lui, ses nus en général, me plaisent (entre autres raisons) parce qu’ils présentent toujours un mélange bizarre, un peu dérangeant, de sensualité et d’austérité, de repos apparent et de douleur contenue, de fluidité gracieuse et de torsion intérieure. Je sais pas s’il s’en rend compte quand il dessine, quand il est concentré sur le motif, face à ce monde offert et insondable du corps… Faudra que je lui demande… si j’arrive à quitter cette cité grouillant sous les néons d’une multitude inquiétante de signes de prédestination, si l’Ange exterminateur ne me retient pas ici pour l’expiation ad vitam æternam de mes péchés…

 

Peut-être y a-t-il dans le dos une forme de présence non pas nécessairement plus forte ou plus intéressante que celle d’un être vu de face, mais plus mystérieuse ou plus abstraite, malgré la réalité charnelle de la chose. Le visage bouffe tout, le visage en dit trop même lorsqu’il se masque, le visage envahit l’image et pollue le regard, le visage nous agresse ou veut s’introduire en nous, insidieusement. Le dos, plus discret, plus sobre, plus noble peut-être, plus mutique c’est certain, en dit beaucoup sans beaucoup la ramener…

 

Accessoirement, les visions de dos me plaisent, ou me « parlent » (comme on dit maintenant), peut-être parce que j’y vois la posture que j’ai moi-même adoptée, lorsqu’avec le temps, j’ai tourné le dos au monde et à tout le monde… A moins que ce ne soit l’inverse. Faut voir.

 

 

Léon, Dos nu

Léon, Dos nu

Crédit © Léon page Fires in the Night 

 

 

La Baigneuse Valpinçon, Ingres

Ingres, La Baigneuse Valpinçon, 1808

Crédit Domaine public sur Wikimedia Commons 

 

 

Fabian Perez, Girl with Red Hair

Fabian Perez, Girl with Red Hair

Crédit Site officiel de Fabian Perez 

 

Lien : la très belle page Tumblr sur le travail de Léon : Fires in tne Night 

 


 

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No Comments

  • comment-avatar
    Marie-Cécile 8 mars 2019 (11 h 19 min)

    Que dos que dos !

    • comment-avatar
      thierrybellaiche 8 mars 2019 (18 h 03 min)

      Mac Mahon n’aurait pas dit mieux… Cela dit, dos au mur, on ne peut qu’avancer ! Et c’est pas plus mal… 😉