Las Vegas (La chance)

Photos © Thierry Bellaiche

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Episodes précédents : Las Vegas (monde réel), Las Vegas (Roue de l’infortune), Las Vegas (Panoramas amers), Las Vegas (Hot Babes), Las Vegas (Haie d’honneur), Las Vegas (Fin du jour), Las Vegas (Errance), Las Vegas (Vue de dos), Las Vegas (Voix contraires), Las Vegas (Vie de chien) 

 

*

 

Quand la vioque s’est mise à gagner au bandit manchot, plus grand monde ne traînait dans les salons bariolés du Wynn. Bientôt l’aurore. Une pute ou deux faisaient semblant de tirer sur le manche mécanique pour se fondre dans le décor, mais le manche humain et lucratif « à coup sûr » se faisait rare. Les pauvrettes avaient beau lancer des œillades furtives à droite à gauche, perchées sur leur tabouret de bar en croisant les jambes, le gogo de base était cruellement absent, ronflant déjà dans les étages surpeuplés auprès de Madame-dos-tourné, en cuvant son whisky et en ruminant ses pertes du soir. La mamie, en revanche, se foutait bien de tout ça. Insomniaque, peut-être. Elle maniait le manche à merveille, mais outre que celui-ci ne présentait aucun signe de brutalité inconvenante ou de mollesse intempestive à son égard, il rapportait gros. Cling cling cling cling cling cling cling cling ! Elle enfournait la caillasse dans des gobelets à mesure que ça tombait dans le bac prévu à cet effet. Et pour faire bonne mesure, justement, elle jouait sur deux machines en même temps. Réinvention maline et in situ de la fameuse expression « jouer sur les deux tableaux » ! Sauf que là, rien que de très honnête. Pas de magouille possible. Elle jouait simplement le jeu, à l’heure désertique des noctambules fauchés qui préfèrent s’éclipser dans un trou quelconque pour se tirer gratuitement sur l’élastique, faute de pouvoir « suivre » en salle de jeu…

 

Vas-y mamie, pourquoi se priver ! Elle avait collé sa chaise pile entre les deux engins, pour pouvoir alterner facile. Contrairement au fameux surnom susnommé, elle était pas manchot ! Pas bandit non plus, très calme, très comme il faut, et un bol abyssal. Ça gagnait dans tous les sens et à tous les coups, jamais vu ça ! Du dollar comme s’il en pleuvait, cas de le dire ! Main droite, main gauche, main droite, main gauche, elle défouraillait en mode Calamity Jane, introduisant ses pièces dans les fentes avec une dextérité redoutable, lesquelles pièces se démultipliaient instantanément comme les petits pains de l’Acrobate de Nazareth, en se déversant dans le bac à grand fracas, comme le lait et le miel promis aux impétrants de la Terre Promise.

 

Véritable Midas de Vegas, tout ce qu’elle touchait se transformait en dollars, fussent-ils de vulgaire métal. J’étais derrière elle, à quelques mètres, mais je ne voulais pas m’approcher. Ça ne se fait pas. Et puis le spectacle était plus intéressant de loin, en plan large… Je me contentais du son cristallin et assourdissant de la chance… Même vue de trois-quarts dos, on peut percevoir son sourire plus-que-béat, comme en pâmoison devant ses deux chevaliers servants, ne sachant plus auquel accorder ses bonnes grâces. Un joli trio en vérité, et la dame fort digne, raide comme un piquet, régalait l’un et l’autre en toute équité de ses mains expertes, avant de recevoir comme par miracle automatique la semence prodigieuse de leurs entrailles de fer…

 

En me tournant de l’autre côté, j’avise une fort intéressante jeune femme brune, assise devant l’un des anonymes bandits manchots parmi la horde statique et délaissée de ses congénères. Elle ne joue pas, et ne fait même plus semblant. Elle devait attendre le chaland de chair et de sang. L’espérer, du moins. Histoire de se conformer à l’injonction qui nous rassemble (presque) tous en ce bas-monde, ô mes bons apôtres, « c’est à la sueur de ton visage que tu gagneras ton pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre d’où tu as été tiré, car tu es poussière et tu retourneras dans la poussière », Genèse 3 : 19, la bonne blague, pas tout le monde, oh non, seulement ceux qui ont besoin de bosser ! De « gagner leur pain » d’une façon ou d’une autre ! Ceux qui possèdent déjà assez, eux, ne sont pas concernés par cette vulgaire sueur de prolo, ou alors faut avoir du bol au jeu, comme la vioque solitaire qui du reste n’en avait peut-être même pas besoin.

 

Je songeais d’ailleurs, naviguant du regard entre l’aïeule chanceuse et la petite brune au chômage technique, à ce mot de « chance »… C’est curieux me disais-je, un mot sans définition. Car que peut-on dire de bien sérieux sur la « chance » ? Pas grand-chose, à mon humble avis… On ne sait pas d’où elle vient, ni quand ni sur qui elle va « frapper », on ne sait pas davantage pourquoi ni comment elle désigne l’heureux élu qui la prend sur la gueule, bref, un mot désignant une chose qui existe, que l’on peut constater, mais qui demeure un mystère absolu, pour laquelle il n’existe pas le moindre début d’explication. Les croyants disent « Providence » pour signifier en quelque sorte que la « chance » répond à une volonté, à une décision d’en haut, du Dieu unique, inconnaissable mais certain, et n’a donc de ce fait rien d’arbitraire. Pas mal, ça rassure… On peut se dire qu’il y a un « responsable » de tout ce qui arrive. Même si on ne sait toujours pas pourquoi ni comment la « décision » a été prise, pourquoi et comment untel ou untel a été « choisi ». Les non-croyants, eux, se démerdent comme ils peuvent avec cette idée de « chance » qui pour eux n’a aucun sens, aucune explication même d’un ordre irrationnel, aucune origine connue ni même « inconnaissable mais certaine », et l’attendent cependant comme Godot, en macérant dans leur désespoir. Des vies bien longues et bien absurdes, avant de retourner à la poussière sans l’avoir jamais serrée dans leurs bras, cette fameuse chance…

 

Attendre, c’est ce que faisait toujours la brunette. Et toujours personne… A part un type non loin d’elle, visiblement pas intéressé, trop occupé à creuser son déficit ou sa tombe, la tête dans la machine. Un jour, une croyante très fervente m’a dit un truc que j’ai bien retenu. « Ceux qui croient au “dieu de la chance” sont perdus. Dieu est Dieu, il n’est pas plus le “dieu de la chance” que le “dieu des poireaux et des navets”. Il fait ce qu’il veut, quand il veut, en “bien” ou en “mal”, et il ne faut surtout pas chercher à comprendre ».

 

Peut-être songeait-elle, la brunette esseulée, dérivant à la surface de cet interminable temps mort au seuil du petit matin, peut-être rêvait-elle, les yeux ouverts, au « dieu de la chance », cette créature imaginaire pour un mot sans définition.

 

Las Vegas (La chance) 2

Las Vegas (La chance) 2

 


 

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